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Idées & NationsLa revue des cultures d'Europe

Diasporas d'Europe de l'Est en France : ce que disent les chiffres de l'INSEE et ce que raconte l'histoire

En 2018, l'INSEE dénombrait 87 200 immigrés nés en Pologne, 70 600 en Russie, 26 400 en Ukraine et 131 700 en Roumanie. Derrière ces chiffres, trois grandes histoires : la Grande Émigration polonaise, l'exil russe de 1917 et les mineurs polonais du Nord.

Traditions & société

Jeune femme élégante devant les rayonnages d'une bibliothèque patrimoniale parisienne, un livre ancien entre les mains
Dans une bibliothèque de l'île Saint-Louis, à Paris, là où la mémoire de l'exil polonais s'est conservée depuis le XIXe siècle.

Combien de personnes originaires d’Europe de l’Est vivent en France, et d’où viennent-elles ? D’après le recensement de la population de 2018 exploité par l’INSEE, on comptait 131 700 immigrés nés en Roumanie, 87 200 nés en Pologne, 70 600 nés en Russie et 26 400 nés en Ukraine. Mais ces chiffres ne racontent qu’un instantané : la présence slave et est-européenne en France plonge ses racines dans trois épisodes très différents, l’exil politique polonais de 1831, l’exode russe de 1917 et l’immigration ouvrière du Nord après 1919.

Ce que mesure vraiment l’INSEE

Avant de lire un tableau, il faut savoir ce qu’il compte. Dans ses séries, l’INSEE appelle « immigré » une personne née étrangère à l’étranger et résidant en France. Elle peut être devenue française depuis : c’est le lieu de naissance et la nationalité de naissance qui comptent, non le passeport actuel. Les enfants nés en France de parents immigrés n’entrent donc pas dans cette catégorie.

Ce détail change tout pour notre sujet. Un descendant de mineur polonais installé à Lens depuis 1925, dont les grands-parents parlaient encore polonais à table, n’apparaît nulle part dans le tableau. Les statistiques mesurent le flux et le stock des personnes nées ailleurs, pas la mémoire des familles.

Voici les effectifs publiés par l’INSEE pour cinq pays d’Europe de l’Est, aux trois derniers recensements de la série (chiffres arrondis à la centaine) :

Pays de naissance 2008 2013 2018
Pologne 91 700 92 700 87 200
Russie 42 100 60 700 70 600
Ukraine 13 300 18 000 26 400
Roumanie 50 400 91 600 131 700
Bulgarie 14 200 21 300 29 300

Source : INSEE, « Répartition des immigrés par pays de naissance détaillé d’Europe », recensement de la population 2018.

Deux trajectoires qui s’opposent

La lecture de ce tableau frappe d’abord par un contraste. La Pologne, pays de la plus ancienne immigration, stagne puis recule : 91 700 en 2008, 87 200 en 2018. La génération arrivée entre les deux guerres vieillit et disparaît, et les arrivées plus récentes ne la remplacent pas intégralement.

À l’inverse, la Roumanie, la Russie, l’Ukraine et la Bulgarie progressent nettement. Le nombre d’immigrés nés en Roumanie passe de 50 400 à 131 700 en dix ans, soit plus du double. Celui des immigrés nés en Russie grimpe de 42 100 à 70 600. Ce sont des chiffres de stock, qui additionnent des motifs fort divers : études, travail, mariage, regroupement familial, demande d’asile. Le tableau ne permet pas de les distinguer, et il serait imprudent de lui faire dire plus qu’il ne dit.

Il n’est pas non plus question ici de débat sur l’immigration : on s’en tient à l’histoire et à la démographie, telles que les recensements les établissent.

1831 : la Grande Émigration, une élite en exil

Le premier grand épisode commence en septembre 1831. L’insurrection de Novembre, menée en 1830 contre la Russie, échoue ; Varsovie capitule le 8 septembre 1831. Officiers, hommes politiques, écrivains et artistes quittent le pays, et la France devient le principal centre de cet exil. C’est ce que les Polonais appellent la Wielka Emigracja, la Grande Émigration, étudiée en détail par la Bibliothèque nationale de France.

Rangée de maisons de brique d'une cité minière du Nord de la France, rue pavée mouillée et terril à l'horizon
Une cité minière du Nord de la France, là où se sont installées des familles de mineurs polonais après 1919.

Les sources parlent de plusieurs milliers de personnes, jamais d’un chiffre unique. C’est peu à l’échelle d’un pays, mais l’influence est considérable. Frédéric Chopin arrive à Paris en 1831 et s’y fixe en 1832 ; Adam Mickiewicz y arrive la même année 1832. Autour d’eux se constituent des institutions qui font de la capitale française un second foyer de la culture polonaise, à une époque où la Pologne a disparu de la carte des États.

Deux lieux résument cette période :

  • l’Hôtel Lambert, sur l’île Saint-Louis, acquis par la famille du prince Adam Jerzy Czartoryski en 1843 et devenu le centre du courant conservateur de l’émigration, que l’on appelait « le parti de l’Hôtel Lambert » ;
  • la Bibliothèque polonaise de Paris, fondée en 1838 par Czartoryski, Julian Ursyn Niemcewicz et Mickiewicz, installée en 1853 au 6, quai d’Orléans, et qui abrite aujourd’hui encore un musée Adam-Mickiewicz et un salon Chopin.

Cette émigration était d’abord politique et lettrée. Elle prépare, sans le savoir, le terrain d’une relation durable entre les deux pays, dont on retrouve des traces jusque dans l’enseignement des langues : apprendre le polonais quand on est francophone, c’est aussi suivre un chemin que ces exilés ont balisé, comme nous l’expliquons dans notre guide pour apprendre le polonais quand on est francophone.

1917 : l’exil russe et ses lieux parisiens

Le deuxième épisode a une tout autre ampleur. Les révolutions de 1917, puis la guerre civile qui dure jusqu’en 1922, jettent sur les routes plusieurs millions de Russes. Les départs s’intensifient après 1920, notamment lors de l’évacuation de la Crimée en novembre. La France est l’un des principaux pays d’accueil, et les estimations courantes évaluent à 100 000 à 150 000 le nombre de Russes installés en France dans l’entre-deux-guerres. Il s’agit d’estimations d’historiens, non d’un décompte exact.

Sous l’étiquette de « Russes blancs » se retrouvent des anciens militaires, des fonctionnaires, des aristocrates, des intellectuels, des religieux et des familles civiles : un monde loin d’être homogène, dont tous les membres n’avaient pas combattu. Deux sites en conservent la trace :

  • la cathédrale Saint-Alexandre-Nevski, rue Daru à Paris. Attention à un contresens fréquent : elle est consacrée en 1861, bien avant l’exil, mais elle devient après 1917 l’un des principaux centres religieux et communautaires de cette population ;
  • Sainte-Geneviève-des-Bois, en Essonne, où une maison de retraite russe est fondée dans les années 1920 et dont le cimetière russe est devenu un lieu de mémoire de l’exil.

Pour situer cette histoire dans un tableau plus large de la culture russe, on pourra se reporter à notre dossier sur la Russie, son histoire et sa culture.

1919 : les mineurs polonais du Nord

Le troisième épisode est social et industriel. La Première Guerre mondiale a saigné les houillères françaises : on comptait environ 207 000 mineurs en décembre 1918, mais seulement 163 000 au 1er juillet 1919. Pour combler ce vide, la France signe avec la Pologne, le 3 septembre 1919, une convention relative à l’émigration et à l’immigration qui organise le recrutement collectif de travailleurs polonais.

Quai de pierre de l'île Saint-Louis à Paris en automne, arbres jaunes et façades claires au bord de la Seine
Le quai d'Orléans, sur l'île Saint-Louis, où la Bibliothèque polonaise s'est installée en 1853.

Les chiffres montrent la rapidité du mouvement :

  • 7 662 mineurs polonais (fond et jour) en 1921 ;
  • 61 519 en 1930 ;
  • dans le Pas-de-Calais, les Polonais représentent environ 93 % des travailleurs étrangers des mines en 1926, et encore 88 % en 1931 d’après les Archives départementales du Pas-de-Calais.

Les ordres de grandeur globaux varient selon ce que l’on compte, et il faut les attribuer avec prudence. Environ 200 000 Polonais ont vécu dans le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais dans l’entre-deux-guerres ; environ 500 000 Polonais vivaient en France vers 1931, ce qui en faisait la deuxième population étrangère après les Italiens ; certaines sources avancent même 600 000 à 700 000 arrivées cumulées entre 1919 et le début des années 1930, familles comprises. Ces trois chiffres ne se contredisent pas : ils mesurent des périmètres différents, la région, le pays, les arrivées cumulées.

Trois histoires, trois façons d’arriver

Le tableau ci-dessous résume ce qui distingue les trois épisodes.

Épisode Date de départ Profil Ordre de grandeur
Grande Émigration polonaise 1831 Officiers, écrivains, musiciens, exil politique Plusieurs milliers
Exil russe 1917-1922 Civils, militaires, clergé, intellectuels Environ 100 000 à 150 000 en France (estimation)
Mineurs polonais 1919 Ouvriers recrutés par convention, puis familles Environ 200 000 dans le Nord ; environ 500 000 en France vers 1931

Ce qui frappe, c’est l’écart des conditions : un salon parisien d’un côté, une cité minière de l’autre, mais un même fil, celui d’une Europe de l’Est que les frontières et les empires ont poussée vers l’ouest. Chaque vague a laissé des paroisses, des écoles du jeudi, des bibliothèques, des cimetières, et des patronymes que l’on lit encore sur les boîtes aux lettres.

Relire l’histoire de l’Europe par ses déplacés

Ces déplacements ne sont pas un à-côté de l’histoire européenne : ils en sont l’un des fils conducteurs. La Pologne partagée au XVIIIe siècle, l’empire des tsars, puis la révolution : chacun de ces bouleversements a produit un exil dont la France a été la destination. Pour comprendre pourquoi les nations d’Europe de l’Est se sont pensées à partir de leur langue, de leur mémoire et de leurs bibliothèques, plutôt qu’à partir d’un État, notre pilier Comment naissent les nations d’Europe propose une grille de lecture plus générale.

Une dernière précaution s’impose, car les chiffres rassurent facilement. Les 345 200 personnes nées dans les cinq pays du tableau en 2018 ne forment pas une « communauté » unique : les parcours d’un étudiant roumain, d’une infirmière polonaise arrivée dans les années 1980 et d’une petite-fille d’exilés russes n’ont presque rien en commun, sinon une partie de la carte. La seule façon honnête de parler de « diasporas » au pluriel est de commencer, comme l’a fait ce dossier, par distinguer les dates, les raisons et les lieux.

Questions fréquentes

Combien d'immigrés nés en Pologne vivent en France ?

Le recensement de la population de 2018, exploité par l'INSEE, comptait 87 200 immigrés nés en Pologne. Ce chiffre a légèrement baissé depuis 2008 (91 700), car beaucoup de migrants arrivés dans l'entre-deux-guerres ont disparu et les arrivées récentes sont moins nombreuses.

Quelle différence entre « immigré » et « étranger » pour l'INSEE ?

Un immigré est une personne née étrangère à l'étranger et résidant en France, qu'elle ait ou non acquis la nationalité française depuis. Un étranger est une personne qui n'a pas la nationalité française. Les deux catégories se recoupent sans se confondre.

Les Russes blancs étaient-ils un million en France ?

Non. Les estimations courantes situent l'exil russe en France entre 100 000 et 150 000 personnes dans l'entre-deux-guerres. Il s'agit d'estimations d'historiens, et non d'un décompte exact, et ce nombre a ensuite fortement diminué.

Pourquoi parle-t-on de « Grande Émigration » pour les Polonais ?

L'expression désigne l'exil politique qui suit l'insurrection de 1830-1831 contre la Russie. Le nombre de personnes est modeste, plusieurs milliers selon les sources, mais cette élite d'officiers, d'écrivains et de musiciens a marqué durablement Paris.

Les chiffres de l'INSEE disent-ils combien de personnes ont une ascendance polonaise ou russe ?

Non. Le tableau cité ne compte que les personnes nées à l'étranger. Les enfants et petits-enfants nés en France n'y figurent pas, ce qui explique que l'héritage polonais du Nord, par exemple, soit bien plus visible dans les noms de famille que dans les statistiques.

Par la rédaction d'Idées & Nations. Notre méthode et nos sources.