Une nation ne naît pas un jour précis, et aucun peuple ne la décrète seul : elle se fabrique lentement, sur plusieurs générations, par la rencontre d’un État, d’une langue écrite, d’une école, de récits sur le passé et d’un sentiment d’appartenance que des milliers de gens finissent par partager. En Europe, ce travail s’étend de la paix de Westphalie en 1648 jusqu’aux recompositions de 1989, et il se poursuit encore dans les mémoires. Ce guide en propose une carte, avec les grands textes (Renan, Herder), les grandes dates et les débats d’historiens, sans prendre parti dans les controverses d’aujourd’hui.
Une question d’historiens avant d’être un slogan
Le mot « nation » sert à tant de causes qu’on oublie qu’il recouvre un champ de recherche très actif. Depuis les années 1980, une partie de la discussion s’organise autour de quelques ouvrages qui ont fait école.
| Auteur |
Ouvrage et date |
Idée centrale |
| Ernest Renan |
« Qu’est-ce qu’une nation ? », 1882 |
La nation est un héritage de souvenirs et un consentement présent |
| Benedict Anderson |
Imagined Communities, 1983 |
Une communauté imaginée, rendue possible par l’imprimerie et les langues vernaculaires |
| Ernest Gellner |
Nations and Nationalism, 1983 |
Le nationalisme accompagne l’industrie et l’école, qui standardisent la culture |
| Eric Hobsbawm et Terence Ranger |
The Invention of Tradition, 1983 |
Beaucoup de traditions dites anciennes sont récentes ou codifiées |
| Miroslav Hroch |
Étude des « petites nations », 1968 (traduction anglaise 1985) |
Un mouvement national passe de l’érudition à l’agitation, puis aux masses |
| Anne-Marie Thiesse |
La Création des identités nationales, 1999 |
Un même répertoire (langue, héros, folklore, hymnes) circule dans toute l’Europe |
Aucune de ces lectures n’épuise le sujet. Elles se corrigent plutôt les unes les autres : Anderson et Gellner insistent sur la modernité du phénomène, Hroch sur la chronologie sociale, Thiesse sur la circulation européenne des modèles. Quant à Renan, il refuse d’enfermer la nation dans la généalogie : « L’homme n’est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion », dit-il, et il résume l’existence d’une nation par une formule restée célèbre, « un plébiscite de tous les jours ». Le texte complet est consultable sur Wikisource.
Avant les nations : dynasties, empires et héritages disputés
Il serait trompeur de croire que l’Europe moderne s’est organisée en nations dès ses origines. Les traités de Westphalie, signés à Münster et à Osnabrück le 24 octobre 1648, mettent fin à la guerre de Trente Ans et règlent d’abord des questions confessionnelles et constitutionnelles à l’intérieur du Saint-Empire. L’idée d’un « système westphalien » d’États souverains égaux est, selon des historiens comme Andreas Osiander ou Benno Teschke, une reconstruction postérieure : l’Europe de 1648 reste un monde de dynasties, de principautés, de républiques et d’empires.
Dans ce monde, l’appartenance se dit par la fidélité à un prince, à une confession, à une ville. Les héritages médiévaux deviennent plus tard des enjeux de mémoire : qui est l’héritier légitime de la Rus’ de Kiev, première grande formation politique des Slaves orientaux ? La question, que les historiens abordent sans pouvoir la trancher d’un mot, est l’un des meilleurs exemples de la façon dont un passé lointain se redistribue entre nations modernes.
Tout autre est le cas de la Pologne-Lituanie, où existait une communauté politique de la noblesse bien avant le XIXe siècle. La République des Deux Nations rappelle que « nation » a longtemps désigné un groupe de citoyens privilégiés, non l’ensemble d’un peuple de langue commune.
Herder et le moment culturel
Le tournant intellectuel vient d’Allemagne. Johann Gottfried Herder (1744-1803), né à Mohrungen en Prusse-Orientale, élève de Kant à Königsberg puis pasteur à Riga et à Weimar, soutient que la pensée humaine est inséparable d’une langue et que chaque peuple doit être compris à l’intérieur de sa propre histoire. Dans les Idées pour la philosophie de l’histoire de l’humanité (1784-1791), il consacre même un chapitre aux peuples slaves, que les intellectuels tchèques, slovaques, croates ou serbes liront comme un encouragement.
Herder rejette pourtant les hiérarchies raciales et refuse l’idée d’un peuple favori. Sa nation est une communauté de langue, de chants et de mémoire, ouverte aux échanges. Ce qu’il en reste dans l’histoire est un héritage ambigu : l’idée de nation culturelle fonde les revivals linguistiques d’Europe centrale, mais elle sera aussi durcie par des nationalismes ultérieurs que Herder n’aurait peut-être pas reconnus.
Les petites nations et leurs trois phases
L’historien tchèque Miroslav Hroch a proposé un schéma qui s’applique bien aux peuples sans État du XIXe siècle. Dans une première phase, des érudits étudient la langue, l’histoire et le folklore d’un groupe sans formuler encore de revendication politique. Dans une deuxième, des militants diffusent cette connaissance, fondent des revues, des sociétés, des écoles. Dans une troisième seulement, un mouvement de masse s’organise et réclame des droits. Le schéma n’est pas une loi, et chaque pays le décline à son rythme, mais il rappelle que la nation naît aussi dans des cabinets de lecture, des presses et des salles de classe, bien avant de descendre dans la rue.
Anne-Marie Thiesse a montré de son côté que les mouvements nationaux d’Europe puisent dans un même répertoire : une langue standardisée, des ancêtres fondateurs, des héros, un folklore, des monuments, des hymnes, des drapeaux. Les nations se ressemblent davantage qu’elles ne le disent, et c’est en partie parce qu’elles s’imitent.
L’État, la guerre et l’école
À côté de la langue, il faut compter l’État. À Valmy, le 20 septembre 1792, l’armée de la Révolution française arrête les armées prussienne et autrichienne ; le décret du 23 août 1793 déclare tous les Français « en réquisition permanente pour le service des armées ». La guerre cesse d’être l’affaire des seuls souverains : elle devient celle d’une communauté de citoyens appelée à la défendre.
L’Allemagne répond autrement. Sous l’occupation napoléonienne, Johann Gottlieb Fichte prononce à Berlin ses Discours à la nation allemande (1807-1808) et mise sur l’éducation et la langue pour former une communauté qui n’a pas encore d’État. Les unifications suivent : le royaume d’Italie est proclamé le 17 mars 1861, l’Empire allemand le 18 janvier 1871 à Versailles. Dans les deux cas, l’État précède la nation vécue. On prête à Massimo d’Azeglio la formule « Nous avons fait l’Italie, il faut maintenant faire les Italiens » ; les historiens doutent qu’il l’ait dite ainsi, mais l’idée résume bien l’enjeu.
- l’école, qui diffuse une langue standard et une histoire commune ;
- le service militaire, qui brasse les régions ;
- la presse et le roman, qui font imaginer des compatriotes inconnus ;
- les musées, les monuments et les fêtes, qui fixent un répertoire de symboles.
1848 : le printemps des peuples et ses divisions
Les révolutions de 1848 sont le premier moment où les revendications nationales se voient à l’échelle du continent. Le 24 février, Louis-Philippe abdique à Paris ; le 13 mars, Metternich tombe à Vienne ; le 15 mars, Pest se soulève. Le 18 mai s’ouvre à Francfort un Parlement chargé de faire l’unité allemande, tandis que le Congrès slave de Prague, présidé par František Palacký, s’ouvre le 2 juin avant d’être interrompu par l’insurrection de la ville.
Le cas de Palacký est instructif. Invité à siéger à Francfort, il refuse dans sa lettre du 11 avril 1848 : il craint de voir les terres tchèques absorbées dans une Allemagne unifiée et défend au contraire une monarchie des Habsbourg transformée en fédération de peuples égaux (l’austroslavisme). Il écrit en substance que, si l’Autriche n’existait pas, il faudrait se hâter de la créer. Cette Autriche-Hongrie, mosaïque de peuples, sera à la fois la solution espérée et le cadre qui explosera en 1918.
Les mouvements ne se contentent pas de s’opposer à l’ordre ancien ; ils se heurtent aussi entre eux. Le Parlement de Francfort ne dispose d’aucune armée et voit le roi de Prusse refuser la couronne impériale en avril 1849. En août, l’armée hongroise capitule à Világos devant les troupes autrichiennes et russes. De ce printemps, les nations ressortent plus conscientes d’elles-mêmes, mais rarement victorieuses.
Est et Ouest : une opposition à nuancer
À l’est de l’Europe, la discussion sur la nation s’est souvent faite dans le miroir de l’Occident. Dans l’Empire russe, un débat oppose au XIXe siècle partisans d’une voie propre et partisans d’une modernisation à l’européenne : les slavophiles et les occidentalistes y défendent deux visions du destin russe, pourtant nourries des mêmes lectures allemandes.
Hans Kohn avait proposé en 1944 d’opposer un nationalisme « occidental », civique et politique, à un nationalisme « oriental », culturel et linguistique. Cette typologie, utile pour penser, est aujourd’hui jugée trop schématique : la France a ses mythes d’origine, et les mouvements d’Europe centrale ont aussi invoqué la citoyenneté et la constitution.
1919 : redessiner un continent
La Première Guerre mondiale emporte quatre empires. Le 8 janvier 1918, le président américain Woodrow Wilson publie ses Quatorze Points, dont le dixième prévoit un développement autonome pour les peuples d’Autriche-Hongrie ; le texte est disponible sur le site du Département d’État américain. La Tchécoslovaquie proclame son indépendance le 28 octobre 1918, la Pologne retrouve la sienne le 11 novembre, et le royaume des Serbes, Croates et Slovènes naît le 1er décembre.
| Traité |
Date |
État concerné |
| Versailles |
28 juin 1919 |
Allemagne |
| Saint-Germain-en-Laye |
10 septembre 1919 |
Autriche |
| Neuilly-sur-Seine |
27 novembre 1919 |
Bulgarie |
| Trianon |
4 juin 1920 |
Hongrie |
| Sèvres |
10 août 1920 |
Empire ottoman |
Le principe d’autodétermination ne s’applique pourtant pas de façon uniforme. Les peuples d’Europe centrale sont trop mêlés pour que des frontières puissent coïncider avec les nationalités : les nouveaux États comprennent d’importantes minorités (Allemands des Sudètes, Hongrois, Ukrainiens et Biélorusses en Pologne, entre autres), que des traités de protection garantissent de manière inégale. La nation y est devenue la forme normale de l’État, au prix de frontières contestées.
Mémoires blessées : une histoire qui ne passe pas
Le XXe siècle ajoute à la question des frontières celle de la mémoire. L’Ukraine soviétique a connu une grande famine dont la mémoire et la qualification juridique font aujourd’hui l’objet de travaux nombreux ; l’Holodomor, entre histoire et mémoire, est un cas d’école de la façon dont un événement devient pierre angulaire d’une identité nationale. Comprendre ces débats exige de séparer ce que les sources établissent, ce que les historiens interprètent, et ce que les sociétés commémorent.
Pour les lecteurs qui voudraient mesurer le poids de la parole d’écrivains, la discussion sur l’« Occident kidnappé » montre comment des auteurs comme Milan Kundera et Czesław Miłosz ont fait de la culture un argument sur l’appartenance de l’Europe centrale.
1989 : retrouver la souveraineté
L’année 1989 achève un cycle commencé en 1848. Les événements se succèdent vite :
- 6 février - 5 avril : table ronde polonaise entre le pouvoir communiste et l’opposition ;
- 4 juin : élections polonaises semi-libres ;
- 23 août : chaîne balte, environ deux millions de personnes reliant Tallinn à Vilnius par Riga ;
- 9 novembre : ouverture du mur de Berlin ;
- 17 au 29 novembre : Révolution de velours à Prague ;
- 16 au 22 décembre : chute de Ceaușescu en Roumanie.
Pour reconstituer cette séquence et ses interprétations, le récit de l’automne des peuples précise ce que chaque événement a changé. Dans les pays concernés, 1989 rouvre en même temps la question des frontières héritées, des minorités et de l’écriture de l’histoire nationale.
Et l’Europe ? Une idée parallèle
Les nations d’Europe ne se sont pas construites contre toute idée de continent. Dès 1815, le concert européen organise une coopération entre grandes puissances ; en 1849, Victor Hugo annonce les « États-Unis d’Europe » ; en 1950, la déclaration Schuman propose une solidarité concrète. Cette histoire parallèle, qui ne se confond pas avec une opinion politique, est racontée dans le débat entre fédération et concert des nations. Elle rappelle que les nations modernes se sont toujours pensées aussi en relation les unes avec les autres.
Quelques repères pour avancer :
- Se méfier des origines : une nation se raconte presque toujours à rebours, à partir de ce qu’elle est devenue.
- Distinguer le peuple, la langue, l’État et la nation, qui ne se recouvrent jamais exactement.
- Lire les textes dans leur contexte : Renan parle en 1882, au lendemain d’une défaite de la France, Herder dans l’Allemagne divisée du XVIIIe siècle.
- Accepter que des historiens sérieux soient en désaccord, et attribuer chaque thèse à son auteur.
Les articles de cette rubrique prolongent ces pistes : ils examinent des cas précis, de Kyiv à Cracovie, de Vienne à Moscou, avec la même règle : des sources, des dates, des auteurs nommés, et aucune consigne de pensée.