Lire les littératures d’Europe de l’Est ne consiste pas à aligner des États sur une carte, mais à suivre des langues, des villes, des empires disparus, des passages de frontières et des traductions. Ce guide propose des repères pour aborder les traditions russe, ukrainienne, polonaise et tchèque, du XIXe siècle aux écritures contemporaines. Tolstoï, Chevtchenko, Mickiewicz, Gogol, Szymborska, Hašek ou Jadan y apparaissent moins comme les représentants immobiles d’un territoire que comme des auteurs inscrits dans des langues et des histoires de circulation.
Lire l’Europe de l’Est autrement : des langues avant les États
L’expression « Europe de l’Est » est commode, mais elle rassemble des espaces dont les histoires littéraires, les systèmes d’écriture et les centres culturels diffèrent profondément. Pour le lecteur francophone, le premier geste utile est donc de demander : dans quelle langue l’œuvre fut-elle écrite ? Où l’auteur a-t-il vécu, étudié, publié ou été lu ? Quels mondes politiques et culturels traversait-il ? Ces questions évitent de faire d’une frontière actuelle le cadre unique d’une œuvre plus ancienne.
Les langues russe, ukrainienne et polonaise appartiennent aux langues slaves, mais elles ne relèvent pas de la même branche : le russe et l’ukrainien sont des langues slaves orientales, tandis que le polonais appartient aux langues slaves occidentales, comme le tchèque. Cette parenté ne signifie ni identité ni transparence. Le russe et l’ukrainien utilisent chacun un alphabet cyrillique de trente-trois lettres, mais leurs alphabets ne coïncident pas : l’ukrainien comporte notamment Ґ, Є, І et Ї, et ne comporte ni Ы ni Э ni Ъ. Le polonais et le tchèque recourent, pour leur part, à l’alphabet latin.
Cette diversité graphique a une histoire longue. Cyrille et Méthode furent envoyés en Grande-Moravie en 863. Le glagolitique est généralement attribué à Cyrille ; le cyrillique apparaît ensuite, à la fin du IXe siècle ou au Xe siècle, dans les milieux lettrés du Premier Empire bulgare. Dire « alphabet russe » pour désigner tout le cyrillique efface donc une histoire partagée et des usages pluriels.
Quelques repères peuvent guider une première approche :
- lire une œuvre dans sa langue d’écriture avant de lui attribuer une étiquette territoriale définitive ;
- distinguer le lieu de naissance, le lieu de formation, le lieu de publication et l’espace des lecteurs ;
- considérer les traductions comme des lectures situées, plutôt que comme de simples transparences ;
- accepter que certaines œuvres appartiennent à plusieurs histoires littéraires à la fois.
Les villes importent souvent autant que les États. Cracovie est liée à la vie et à la formation de Wisława Szymborska ; Kyiv compte dans la trajectoire d’Andreï Kourkov, de Serhiy Jadan et de plusieurs artistes des avant-gardes ; Moscou, Petrograd et Paris jalonnent des parcours artistiques qui ne se laissent pas réduire à une seule capitale. Les images religieuses, leurs langues et leurs usages forment également une autre profondeur culturelle, que permet d’aborder cet entretien avec une historienne de l’art sur les icônes.
Le critère de la langue ne doit pourtant pas devenir une nouvelle frontière rigide. Andreï Kourkov, né en 1961, vit à Kyiv et écrit en russe ; Serhiy Jadan, né en 1974, écrit en ukrainien. Les distinguer par leur langue permet de mieux entendre leurs choix d’écriture, non de les enfermer dans des cases. Dans cette perspective, une littérature ukrainienne ne se confond pas avec une simple annexe de la littérature russe, pas plus qu’une œuvre russophone produite en Ukraine ne peut être comprise sans son contexte ukrainien.
Le XIXe siècle : romans russes, poésie ukrainienne et polonaise
Le XIXe siècle offre des portes d’entrée particulièrement solides, à condition de ne pas imposer à tous les textes la même forme romanesque. Dans la littérature russe, le roman devient un immense laboratoire moral, social et narratif. Léon Tolstoï publie Guerre et Paix entre 1865 et 1869, puis Anna Karénine entre 1875 et 1877. Fiodor Dostoïevski donne Crime et Châtiment en 1866 et Les Frères Karamazov entre 1879 et 1880.
En langue ukrainienne, le repère majeur est Taras Chevtchenko. Né en 1814 et mort en 1861, il publie la première édition de Kobzar en 1840. Ce recueil, écrit en ukrainien, est considéré comme fondateur de la poésie ukrainienne moderne. Le lire après un roman russe du siècle permet de sentir une différence de forme et de tradition : non une hiérarchie entre genres, mais une autre manière d’organiser la mémoire, la voix et le rapport à la langue.
La tradition polonaise propose, elle aussi, un grand texte à la fois poétique et historique. Adam Mickiewicz, né en 1798 et mort en 1855, publie Pan Tadeusz en 1834. L’œuvre est une épopée polonaise. Pour le lecteur français, il est utile de savoir qu’elle existe en plusieurs traductions françaises, notamment celles de Paul Cazin aux Belles Lettres et de Roger Legras à L’Âge d’Homme. Le choix d’une édition engage donc une manière de lire le rythme, les images et les structures du polonais.
| Langue et tradition |
Repère du XIXe siècle |
Forme d’entrée |
Ce que la lecture peut faire observer |
| Russe |
Tolstoï, Guerre et Paix |
Roman de vaste ampleur |
Composition, temporalités, pluralité des personnages |
| Russe |
Dostoïevski, Crime et Châtiment |
Roman |
Conscience, raisonnement, conflit intérieur |
| Ukrainienne |
Chevtchenko, Kobzar |
Recueil poétique |
Rôle fondateur de la poésie moderne en ukrainien |
| Polonaise |
Mickiewicz, Pan Tadeusz |
Épopée |
Mémoire historique, formes poétiques, traduction |
| Tchèque |
Le parcours s’ouvre surtout au XXe siècle avec Hašek et Čapek |
Roman et théâtre |
Satire, invention verbale, formes dramatiques |
Gogol et la question de l’appartenance
Nikolaï Gogol est un cas décisif pour apprendre à lire sans simplifier. Né en Ukraine dans l’Empire russe, il écrit principalement en russe. Ses œuvres majeures jalonnent la première moitié du XIXe siècle : Les Soirées du hameau paraissent entre 1831 et 1832 ; Tarass Boulba date de 1835 ; Le Révizor de 1836 ; Les Âmes mortes de 1842.
Lui attribuer une seule appartenance sans commentaire ferait perdre une part de ce que son parcours rend visible. Une première approche insiste sur la langue principale de son œuvre et sur son inscription dans l’histoire de la littérature russe. Une autre met l’accent sur sa naissance en Ukraine, ainsi que sur les mondes ukrainiens, les récits et les motifs présents dans certains textes. Ces lectures ne reposent pas nécessairement sur les mêmes critères : langue de publication, biographie, histoire impériale, cadre fictionnel ou réception ultérieure.
Plutôt que d’apporter une réponse définitive, le lecteur peut comparer les arguments, les œuvres et les catégories elles-mêmes. Notre article Gogol, écrivain russe ou ukrainien ?, présente cette discussion en distinguant les données biographiques des interprétations nationales rétrospectives. C’est une méthode transposable à d’autres auteurs : commencer par les faits, préciser le critère employé, puis seulement formuler une lecture.
Le XXe siècle : censure, exil et mémoire
Le XXe siècle modifie profondément les conditions d’écriture, de publication et de circulation. La censure, l’exil, les ruptures de régime et les catastrophes historiques imposent des questions nouvelles aux écrivains, sans créer pour autant une esthétique uniforme. Les œuvres doivent être lues dans leur forme propre : satire, roman, essai, témoignage, poésie ou théâtre.
Mikhaïl Boulgakov illustre l’écart possible entre le temps de l’écriture et celui de la publication. Il rédige Le Maître et Marguerite de 1928 à 1940 ; le roman paraît en revue en 1966 et 1967. Cette chronologie invite à ne pas séparer la lecture d’une œuvre de ses conditions de transmission : un texte peut connaître une histoire publique bien différente de son temps de composition.
Les littératures tchèque et polonaise offrent d’autres seuils de lecture. Jaroslav Hašek publie la première partie du Brave Soldat Chvéïk en 1921, laissant l’œuvre inachevée. Karel Čapek fait paraître R.U.R. en 1920 ; la pièce popularise le mot « robot ». Bruno Schulz publie Les Boutiques de cannelle en 1934, et Witold Gombrowicz Ferdydurke en 1937. Ces ouvrages permettent de découvrir une modernité qui passe par le grotesque, l’invention lexicale, la satire ou les métamorphoses de la narration.
Milan Kundera, né en 1929 et mort en 2023, constitue un autre jalon, avec La Plaisanterie, paru en 1967, et L’Insoutenable Légèreté de l’être, paru en 1984. Czesław Miłosz, né en 1911 et mort en 2004, publie La Pensée captive en 1953 et reçoit le prix Nobel de littérature en 1980. Leurs œuvres ont nourri des débats sur les rapports entre Europe centrale, langue, histoire et exil, replacés ici dans Kundera, Miłosz et l’Occident kidnappé.
Pour lire cette période, gardons quelques questions simples :
- le texte fut-il écrit, publié ou lu dans des temps distincts ?
- relève-t-il du roman, de l’essai, du théâtre, de la poésie ou du témoignage ?
- quelle place occupent l’exil, la censure ou la mémoire dans sa forme même ?
- quelles médiations, éditoriales et traductives, ont rendu possible sa lecture en français ?
Les Nobel d’Europe de l’Est : un repère, pas un classement
Le prix Nobel de littérature offre une série de repères internationaux, mais il ne dessine pas une carte complète des traditions littéraires. Il privilégie des auteurs et des œuvres à certains moments de leur réception mondiale ; il ne mesure ni la richesse d’une langue ni l’importance durable de tous les écrivains qui n’ont pas été distingués. On peut consulter la liste officielle des lauréats du Nobel de littérature pour vérifier les attributions et les années.
| Auteur |
Année du prix |
Une œuvre à retenir |
| Henryk Sienkiewicz |
1905 |
Quo vadis ? |
| Władysław Reymont |
1924 |
Les Paysans |
| Ivan Bounine |
1933 |
La Vie d’Arséniev |
| Boris Pasternak |
1958 |
Le Docteur Jivago |
| Ivo Andrić |
1961 |
Le Pont sur la Drina |
| Mikhaïl Cholokhov |
1965 |
Le Don paisible |
| Alexandre Soljenitsyne |
1970 |
Une journée d’Ivan Denissovitch |
| Czesław Miłosz |
1980 |
La Pensée captive |
| Jaroslav Seifert |
1984 |
Toutes les beautés du monde |
| Joseph Brodsky |
1987 |
Une partie du discours |
| Wisława Szymborska |
1996 |
Fin et début |
| Imre Kertész |
2002 |
Être sans destin |
| Herta Müller |
2009 |
La Convocation |
| Svetlana Alexievitch |
2015 |
La Supplication |
| Olga Tokarczuk |
prix 2018, remis en 2019 |
Les Pérégrins |
Cette liste fait apparaître des écrivains liés à des langues, à des régions et à des expériences historiques très diverses. Elle ne doit pas conduire à appeler « Nobel d’Europe de l’Est » un ensemble homogène. Bounine, Andrić, Kertész, Müller ou Alexievitch ne deviennent pas comparables par la seule géographie. Le prix permet plutôt de repérer des œuvres auxquelles la traduction française a souvent donné une forte visibilité.
Poésie, art et traduction : Szymborska, les avant-gardes, les passeurs
Wisława Szymborska offre une entrée exemplaire dans la poésie polonaise du XXe siècle. Née le 2 juillet 1923 à Kórnik, près de Poznań, elle meurt le 1er février 2012 à Cracovie. Elle étudie la littérature polonaise puis la sociologie à l’université Jagellonne de Cracovie entre 1945 et 1948, et vit l’essentiel de sa vie dans cette ville.
Elle reçoit le prix Nobel de littérature en 1996. L’Académie suédoise salue une poésie où la précision ironique fait apparaître le contexte historique et biologique dans des fragments de réalité humaine. Dans son discours de Stockholm, prononcé le 7 décembre 1996 sous le titre « Le poète et le monde », elle défend le « je ne sais pas » comme condition de l’étonnement et de la recherche. Cette position peut guider le lecteur : ne pas chercher une leçon unique dans chaque poème, mais observer une pensée en mouvement, attentive au détail et à l’incertitude.
Ses recueils comprennent Appel au Yéti, de 1957, Sel, de 1962, Les Gens sur le pont, de 1986, Fin et début, de 1993, Instant, de 2002, et Deux points, de 2005. Les titres français de certains poèmes peuvent varier selon les traductions. Pour situer plus précisément son œuvre, ses recueils et ses lecteurs, voir Szymborska et la poésie polonaise.
La question des étiquettes se pose aussi dans l’histoire de l’art. L’expression « avant-garde russe » est discutée par des historiens de l’art tels que Dmytro Horbachov et Andrei Nakov, car elle peut réunir sous un seul adjectif des artistes venus d’un espace impérial puis soviétique multinational, incluant Kyiv, Kharkiv, Odessa, Vitebsk ou Varsovie. Il ne s’agit pas de remplacer mécaniquement une étiquette par une autre, mais de rendre visibles les lieux de formation, les langues, les réseaux et les trajectoires.
Kazimir Malevitch est né près de Kyiv, en 1878 selon Britannica, tandis que la Tate indique 1879. Son Carré noir sur fond blanc est peint en 1915 et présenté en décembre de cette année à Petrograd, lors de l’exposition « 0,10. Dernière exposition futuriste de peinture ». Vassily Kandinsky, quant à lui, naît à Moscou le 4 décembre 1866 et meurt à Neuilly-sur-Seine le 13 décembre 1944. Les rapprocher dans une histoire des avant-gardes ne doit pas faire oublier la différence de leurs itinéraires, de leurs lieux et de leurs œuvres. L’article Malevitch, Kandinsky et les avant-gardes en propose les repères.
La traduction est l’autre grand lieu où se forme la lecture française. Les aspects verbaux russes, l’absence d’articles et la souplesse de l’ordre des mots liée aux déclinaisons obligent à des choix. En ukrainien, les registres populaires et littéraires, les faux amis avec le russe et le suržyk, un continuum mêlant ukrainien et russe, demandent une attention particulière : on ne peut le rendre par un français régional caricatural. En polonais, diminutifs, déclinaisons et jeux sur les suffixes modifient constamment la valeur d’un mot.
Le nom du traducteur n’est donc pas une information secondaire. André Markowicz a notamment traduit Eugène Onéguine de Pouchkine chez Actes Sud, dans la collection Babel, ainsi que des romans de Dostoïevski, dont Les Frères Karamazov. Les traducteurs littéraires sont généralement artistes-auteurs ; leur droit moral implique que leur nom soit mentionné. Pour comprendre ce travail de passage et ses conditions concrètes, lisez cet entretien avec une traductrice littéraire.
La scène ukrainienne contemporaine en français
La littérature ukrainienne contemporaine disponible en français ne se laisse pas résumer par une seule génération ni par une seule langue. Andreï Kourkov, né en 1961, est un écrivain russophone qui vit à Kyiv. Parmi ses livres figurent Le Pingouin, de 1996, et Les Abeilles grises, de 2018. Sa place rappelle que le russe peut être une langue d’écriture en Ukraine sans que cette donnée abolisse l’inscription ukrainienne d’un auteur.
Serhiy Jadan, né en 1974, écrit en ukrainien. La Route du Donbass et Mésopotamie figurent parmi ses livres traduits. Oksana Zaboujko, née en 1960, et Sofia Androukhovytch, née en 1982, complètent ce premier ensemble. Felix Austria, de Sofia Androukhovytch, paraît en 2014 et a été traduit par Iryna Dmytrychyn.
Pour le lecteur francophone, le plus simple est de commencer par vérifier trois éléments sur la couverture et dans les premières pages : la langue originale, le nom du traducteur ou de la traductrice et la date de publication de l’original lorsque l’édition la donne. Cette attention matérielle change la lecture. Elle permet de ne pas confondre une œuvre avec l’image que l’on se fait trop vite de sa région d’origine.
Par où commencer : parcours de lecture
Il n’existe pas de liste définitive des « indispensables ». Un bon parcours varie les langues, les genres et les siècles, sans chercher à tout lire dans l’ordre. Le tableau suivant propose quatre itinéraires concrets : chacun peut être suivi intégralement ou servir de réserve selon le temps disponible.
| Parcours |
Première lecture |
Deuxième étape |
Troisième étape |
Fil conducteur |
| Grands romans russes |
Crime et Châtiment, Dostoïevski |
Anna Karénine, Tolstoï |
Les Frères Karamazov, Dostoïevski |
Conscience, société, composition romanesque |
| Voix ukrainiennes |
Kobzar, Chevtchenko |
La Route du Donbass ou Mésopotamie, Jadan |
Les Abeilles grises, Kourkov |
Passage de la poésie fondatrice aux écritures contemporaines |
| Pologne, poésie et prose |
Pan Tadeusz, Mickiewicz |
Fin et début, Szymborska |
Ferdydurke, Gombrowicz |
Épopée, poésie de l’attention, expérimentation romanesque |
| Monde tchèque |
R.U.R., Čapek |
Le Brave Soldat Chvéïk, Hašek |
La Plaisanterie, Kundera |
Théâtre, satire et roman |
Le parcours ukrainien gagne à faire dialoguer Kobzar avec un auteur contemporain. Cette juxtaposition ne prétend pas tracer une filiation simple entre Chevtchenko et Jadan. Elle donne plutôt la mesure d’une continuité de langue, mais aussi de la diversité des formes et des temps. Ajouter Kourkov rend visible une autre configuration : un écrivain vivant à Kyiv, écrivant en russe et lisible dans le cadre d’une scène littéraire ukrainienne plurilingue.
Le parcours polonais peut alterner la poésie et la prose. Après l’ampleur de Pan Tadeusz, quelques poèmes de Szymborska offrent une lecture lente, où l’on peut comparer plusieurs éditions et prêter attention au nom du traducteur. Gombrowicz, ensuite, déplace les habitudes du récit. Cette alternance protège contre l’idée selon laquelle une littérature se résumerait à un seul ton ou à une seule forme.