Gogol, écrivain russe ou ukrainien ? Anatomie d'une querelle
Nikolaï Gogol, ou Mykola Hohol, écrit en russe mais naît et grandit en Ukraine. L'étiquette « russe ou ukrainien » dit moins que le parcours d'un auteur pris entre deux cultures dans l'Empire.

Gogol est un écrivain de langue russe, né en Ukraine, dans une famille de petite noblesse liée à la tradition cosaque. Les deux moitiés de cette phrase sont exactes, et toute la querelle vient de ce qu’on veut en retenir une seule. Les historiens de la littérature la tranchent rarement d’un mot : ils décrivent un auteur dont l’œuvre appartient au canon russe et dont l’imaginaire plonge dans l’Ukraine rurale.
Un enfant de Sorotchyntsi
Nikolaï Vassilievitch Gogol naît le 20 mars 1809 selon le calendrier julien, soit le 1er avril 1809 en grégorien, à Sorotchyntsi, dans le gouvernement de Poltava. Son nom ukrainien est Mykola Hohol. La famille appartient à la petite noblesse rurale : son père, Vassili Gogol-Ianovski, descend de lignées liées aux Cosaques, écrit en ukrainien comme en russe et compose même des pièces de théâtre dans la première langue.
Le jeune Gogol étudie à Nijyn, puis part pour Saint-Pétersbourg, capitale de l’Empire russe, où il cherche une place dans l’administration avant de se tourner vers la littérature. Ce déplacement est le premier fait décisif de sa biographie. À Poltava ou à Nijyn, le russe est la langue de l’État et des carrières ; l’ukrainien reste, dans le milieu où Gogol grandit, celui des chansons, des légendes et de la vie rurale. Pour écrire et être publié dans l’Empire, il faut écrire en russe. Gogol le fait, et il y entre avec une oreille formée ailleurs.
La notice de Britannica sur Nikolaï Gogol confirme l’essentiel de ce parcours : naissance ukrainienne, formation à Nijyn, installation dans la capitale, œuvre écrite en russe.
Ce qu’il a écrit, et en quelle langue
Toute l’œuvre majeure de Gogol est rédigée en russe. La liste suffit à le montrer :
- Soirées dans un hameau près de Dikanka (1831-1832), recueil de récits situés dans l’Ukraine rurale ;
- Tarass Boulba (1835, remanié plus tard), récit consacré aux Cosaques zaporogues ;
- Le Nez et Le Journal d’un fou (années 1830), nouvelles pétersbourgeoises ;
- Le Révizor (1836), comédie sur la corruption administrative ;
- Les Âmes mortes (1842), roman-poème dont seule la première partie fut publiée intégralement ;
- Le Manteau (1842), nouvelle d’un petit fonctionnaire de Saint-Pétersbourg.
Deux régions de cette bibliothèque se répondent. Les premiers récits, ceux de Dikanka, sentent la steppe, les veillées, les diables de village, les noms de famille à terminaison ukrainienne, les chants et les proverbes. C’est avec ce recueil que Gogol devient célèbre. Ensuite le décor change. La capitale impériale, ses bureaux, ses nez qui se promènent en uniforme et ses employés écrasés par la hiérarchie occupent le reste de l’œuvre.
On ne comprend rien à Gogol si l’on oublie qu’il a écrit ces deux univers dans la même langue. Un lecteur de Moscou lit les Soirées en russe, avec quelques tournures ukrainiennes qui ajoutent de la saveur, comme un écrivain français de Provence glisse des mots d’oc dans son récit. C’est ce détail qui complique toute classification : la langue d’écriture est russe, la matière est ukrainienne, et l’ensemble a contribué à fonder la prose russe du XIXe siècle.

Quatre critères, quatre réponses
Selon le critère retenu, la réponse change. Un tableau aide à le voir.
| Critère | Ce qu’on constate | Réponse suggérée |
|---|---|---|
| Langue de l’œuvre | Toute l’œuvre majeure est en russe | Écrivain russe |
| Lieu de naissance et de formation | Sorotchyntsi, puis Nijyn | Origine ukrainienne |
| Imaginaire et sources | Folklore ukrainien, mémoire cosaque, paysages de Poltava | Matière ukrainienne |
| Place dans l’histoire littéraire | Fondateur de la prose satirique russe | Canon russe |
Aucune de ces colonnes n’est fausse. Elles décrivent des choses différentes. La question « russe ou ukrainien ? » suppose qu’un auteur n’ait qu’une appartenance, comme si les catégories nationales du XXIe siècle s’appliquaient telles quelles à 1830. Or dans l’Empire russe d’alors, un noble de Poltava est d’abord le sujet d’un empire dont la langue de culture est le russe. Les lignes qui séparent « russe » et « ukrainien » au sens moderne ne sont pas encore tracées de la même manière.
Ce qu’en disent les spécialistes
Trois lectures se rencontrent, et il vaut mieux les attribuer que les fondre.
Vladimir Nabokov, dans son Nikolai Gogol de 1944, lit l’auteur comme un créateur de langue et de monde : un écrivain du grotesque, de la métamorphose et du jeu verbal, plus qu’un témoin de la société. Cette lecture renforce son rang dans le canon russe tout en soulignant une originalité qui échappe à toute étiquette.
George Luckyj, historien de la littérature ukrainienne, insiste davantage sur la matrice ukrainienne : le milieu familial, la mémoire cosaque, les traditions de la rive gauche du Dniepr. Il ne nie pas que Gogol écrive en russe ; il refuse une appropriation qui effacerait l’origine. George Shevelov, linguiste et historien de la langue ukrainienne, distingue de son côté la langue de rédaction et la culture d’origine, et évite de transformer l’une en preuve d’une identité unique.
La synthèse la plus prudente se trouve dans l’Encyclopedia of Ukraine, qui présente Gogol comme un écrivain russe d’origine ukrainienne : la notice de l’encyclopédie garde ensemble la langue de l’œuvre et la naissance de l’auteur. Aucune des trois lectures ne prétend que Gogol écrivait en ukrainien, et aucune ne prétend qu’il n’y a rien d’ukrainien chez lui.
Deux géographies dans une même œuvre
On peut lire l’œuvre de Gogol comme un déplacement géographique. Les Soirées dans un hameau près de Dikanka partent de la campagne ukrainienne : veillées, foires, légendes de village, personnages dont les noms sonnent à l’oreille d’un lecteur de Moscou comme un dépaysement bienvenu. Tarass Boulba, en 1835, élargit l’horizon vers l’histoire des Cosaques zaporogues, et le texte connaît ensuite des remaniements, ce qui oblige à préciser à chaque fois de quelle version on parle.
Puis l’auteur se fixe à Saint-Pétersbourg, ville où il a occupé de petits emplois administratifs. Ce séjour nourrit Le Nez, Le Journal d’un fou, Le Manteau et Le Révizor, où la ville devient un espace de bureaucratie, d’anonymat et de grotesque. Là, plus de steppe ni de veillées : l’écrivain regarde l’Empire de l’intérieur, par le petit bout de la hiérarchie. Ce double regard, venu de la province et tourné vers la capitale, explique en partie la force comique de sa prose. Celui qui observe la machine administrative n’en est pas tout à fait issu, et il en voit les rouages avec une acuité que n’aurait pas un natif de la capitale.
Cette lecture a une conséquence pour la question de départ : elle suggère qu’il n’y a pas à choisir entre les deux Gogol. Le conteur des veillées et le satiriste des bureaux sont le même homme, qui écrit dans la même langue et qui a gardé de son enfance une manière de raconter. Les cloisonnements nationaux du siècle suivant lui sont étrangers.

Pourquoi la question revient
Elle revient parce qu’elle porte plus que Gogol. Un auteur de cette envergure sert de repère : le revendiquer, c’est revendiquer une part de la culture qu’il a nourrie. La littérature russe le compte parmi ses fondateurs, et l’Ukraine retrouve chez lui les paysages, les cosaques et les légendes de son propre monde. Ces revendications ne sont pas incompatibles tant que l’on distingue les plans. Elles le deviennent quand on les transforme en exclusives.
Pour mesurer la place de Gogol dans un paysage plus large, le panorama des littératures d’Europe de l’Est montre combien les traditions russe, ukrainienne et polonaise se sont croisées. Gogol y occupe une position de passage : celle d’un auteur qui relie deux traditions à l’intérieur d’un même empire.
Le débat touche aussi la langue elle-même, ce qui explique qu’on cite souvent ces querelles avec passion. Pour comprendre à quel point les deux langues se ressemblent et se distinguent, notre article sur les vraies différences entre russe et ukrainien donne les repères. Il rappelle que la proximité des deux idiomes permet à un lecteur de passer d’un monde à l’autre, et que cette proximité n’efface pas les frontières.
Comment lire Gogol aujourd’hui
Quelques repères évitent les contresens :
- lire les Soirées en gardant en tête qu’elles transposent en russe un monde ukrainien, sans le traduire fidèlement ;
- ne pas isoler Tarass Boulba de ses remaniements : le texte existe en plusieurs versions et se lit autrement selon la date ;
- remarquer que la satire pétersbourgeoise (Le Manteau, Le Révizor) vise l’administration impériale, pas un peuple ;
- employer la double forme du nom, Gogol et Mykola Hohol, selon la langue du texte.
La bonne manière de répondre à la question tient donc en une phrase honnête. Gogol n’a pas à être confisqué. Il appartient à l’histoire de la littérature russe par ce qu’il a écrit, à l’histoire culturelle de l’Ukraine par ce dont il est né, et ce double héritage est plus intéressant que n’importe quelle étiquette. Pour replacer ces appartenances dans leur contexte historique, la page de référence sur l’Ukraine, de la Rus’ à aujourd’hui offre la vue d’ensemble.
Gogol meurt à Moscou le 21 février 1852 selon le calendrier julien, soit le 4 mars en grégorien. Des Âmes mortes, seule la première partie avait été publiée intégralement de son vivant, et son œuvre a connu depuis des lectures sans cesse renouvelées. C’est peut-être la meilleure réponse à la querelle : un auteur qui continue d’être lu dans les deux langues, et traduit dans toutes, n’a pas fini de dépasser les frontières qu’on lui assigne.
Questions fréquentes
Gogol parlait-il ukrainien ?
Il a grandi dans un milieu où l'ukrainien était la langue du village et de la maison paternelle, et son père écrivait des pièces dans cette langue. Gogol a pourtant choisi le russe pour toute son œuvre littéraire majeure, la langue de la carrière et de l'édition dans l'Empire.
Comment écrit-on son nom en ukrainien ?
En ukrainien, il s'appelle Mykola Hohol (Микола Гоголь). La forme française « Nicolas Gogol » transcrit la graphie russe, et les deux formes coexistent aujourd'hui selon la langue de l'éditeur.
Pourquoi sa date de naissance varie-t-elle selon les sources ?
L'Empire russe utilisait le calendrier julien, en retard de douze jours sur le grégorien au XIXe siècle. Le 20 mars 1809 julien correspond donc au 1er avril 1809 grégorien, et la mort du 21 février 1852 julien au 4 mars 1852.
Tarass Boulba est-il un texte ukrainien ?
Le récit est écrit en russe mais raconte les Cosaques zaporogues, un monde propre à l'histoire ukrainienne. Il existe plusieurs versions du texte, et les lectures qu'on en fait diffèrent fortement selon qu'on l'aborde comme œuvre impériale ou comme récit des origines cosaques.
Quelle formule les historiens de la littérature emploient-ils le plus souvent ?
L'Encyclopedia of Ukraine le présente comme un écrivain russe d'origine ukrainienne. Cette formule garde les deux faits ensemble : la langue de l'œuvre d'un côté, la naissance et l'imaginaire de l'autre.
Par la rédaction d'Idées & Nations. Notre méthode et nos sources.