L’histoire de l’Ukraine se lit en couches : un héritage médiéval, la Rus’ de Kyiv, puis des siècles passés sous la Lituanie, la Pologne, l’Empire russe et la monarchie des Habsbourg, un bref moment d’État en 1917-1918, la période soviétique et l’indépendance de 1991. Chaque couche a produit des institutions, une langue littéraire, des mémoires, et aussi des récits concurrents. Cette synthèse donne les repères essentiels, signale ce qui est établi et ce qui est débattu, et renvoie aux dossiers approfondis de la revue. Elle ne commente pas l’actualité : elle propose à un lecteur curieux, non spécialiste, un cadre historique.
Une origine médiévale partagée : la Rus’ de Kyiv
Tout commence, dans les récits comme dans les manuels, à Kyiv. La Chronique des temps passés, compilée vers 1113, place en 882 la prise de la ville par Oleh, qui en fait le centre de la Rus’ ; elle date de 988 le baptême de Volodymyr le Grand selon le rite byzantin. Iaroslav le Sage, dont le règne s’achève en 1054, est associé à un sommet politique et culturel, symbolisé par la cathédrale Sainte-Sophie. Après sa mort, ses fils se partagent le pouvoir et les rivalités s’accentuent. En 1237-1240, l’invasion mongole détruit les principautés les unes après les autres, et Kyiv tombe, traditionnellement un 6 décembre 1240.
Ce passé est aujourd’hui revendiqué par plusieurs peuples. Pour les historiens russes du XIXe siècle comme Karamzine, la ligne va de Kyiv à Moscou ; pour Mykhaïlo Hrouchevsky, elle passe par la Galicie-Volhynie jusqu’à l’Ukraine moderne ; pour Serhii Plokhy et Andreas Kappeler, il s’agit d’un héritage commun, réinterprété ensuite par chaque nation. Nous avons consacré un article entier à cette controverse : la Rus’ de Kyiv, un héritage disputé en expose les arguments, avec les références. Retenons ici l’essentiel : la Rus’ ne se confond avec aucune nation moderne, et l’Ukraine d’aujourd’hui en est une héritière parmi d’autres.
| Date |
Repère |
Remarque |
| 882 |
Oleh prend Kyiv |
Date traditionnelle, tirée de la Chronique |
| 988 |
Baptême de la Rus’ |
Début de l’orbite byzantine |
| 1054 |
Mort de Iaroslav le Sage |
Partage entre ses fils |
| 1240 |
Prise de Kyiv par les Mongols |
Fin de la prééminence de la ville |
Trois manières de raconter le même passé
Avant d’avancer, il faut identifier les lunettes que l’on chausse. L’histoire de l’Ukraine a été écrite, depuis deux siècles, selon plusieurs grilles de lecture qui n’ont pas le même point de départ.
| Grille |
Auteurs |
Idée centrale |
| Récit impérial russe |
Karamzine, Soloviev, Klioutchevski |
Continuité Kyiv - Vladimir - Moscou, la Rus’ comme premier âge de l’histoire russe |
| Récit soviétique des années 1950 |
Publications de 1954 |
La Rus’ comme berceau de trois peuples « frères » et d’une « ancienne nationalité russe » |
| Récit ukrainien |
Hrouchevsky |
Continuité Kyiv - Galicie-Volhynie - hetmanat - Ukraine moderne, Moscou suivant une trajectoire distincte |
| Histoire critique des identités |
Plokhy, Kappeler |
Héritage commun puis séparation, identités formées à l’époque prémoderne et moderne |
Ces lectures ne sont pas symétriques, car certaines sont des récits de légitimation et d’autres des analyses de ces récits. Mais elles sont toutes utiles au lecteur : elles disent ce que chaque époque a voulu retenir. Andreas Kappeler a noté que les Occidentaux ont longtemps repris, sans recul, les catégories de « vieille Russie » ou de « Russie kiévienne », ce qui a durablement marginalisé la perspective ukrainienne. Serhii Plokhy, de son côté, invite à remplacer la question « qui possède la Rus’ ? » par une autre : comment des groupes successifs ont-ils transformé cet héritage en récits nationaux concurrents ?
Cette double prudence, ni projection nationale sur le Moyen Âge ni effacement de l’histoire ukrainienne, guide l’ensemble de ce dossier. Elle permet aussi de comprendre pourquoi un même événement, comme la conversion de 988 ou l’allégeance de Pereïaslav, peut figurer dans des manuels aux accents très différents.
Entre Pologne-Lituanie et Moscovie : les cosaques
Après la parenthèse mongole, les terres de l’ancienne Rus’ se répartissent entre plusieurs États. L’ouest et le sud passent dans l’orbite de la Lituanie, puis de la Pologne ; le nord-est se tourne vers Moscou. C’est dans cet espace de frontières mouvantes, au sud, que se forment les communautés cosaques. En 1648, le hetman Bohdan Khmelnytsky mène une insurrection contre la domination polono-lituanienne, d’où naît l’hetmanat, une entité autonome gouvernée par des hetmans.
Le tournant suivant est discuté. En janvier 1654, à Pereïaslav, Khmelnytsky prête allégeance au tsar Alexis Ier. Les historiens débattent de la nature de cet accord : alliance militaire, protectorat ou rattachement progressif. La suite est moins ambiguë. Par la trêve d’Androussovo (1667) puis par la paix éternelle de 1686, la Pologne-Lituanie et la Moscovie se partagent les terres ukrainiennes, la rive gauche du Dniepr avec Kyiv revenant à la Moscovie. En 1764, Catherine II supprime la fonction d’hetman.
Les trois partages de la Pologne-Lituanie, en 1772, 1793 et 1795, parachèvent cette recomposition : la majorité des terres ukrainiennes passe à l’Empire russe, tandis que la Galicie revient aux Habsbourg dès 1772. L’Ukraine, désormais, vit sous deux empires aux politiques bien différentes, ce qui expliquera les rythmes distincts de son réveil national. Pour la Pologne et la mémoire commune de ces siècles, on se reportera à notre dossier sur la Pologne et l’Europe centrale.
Le réveil national sous les empires
Au XIXe siècle, l’identité ukrainienne se joue d’abord dans la langue et la littérature. En 1840 paraît à Saint-Pétersbourg le Kobzar de Taras Chevtchenko (1814-1861), premier recueil du poète, dont le titre désigne aussi les bardes traditionnels qui s’accompagnaient à la kobza. L’œuvre donne à la langue ukrainienne une légitimité de langue littéraire moderne et fait de son auteur une figure majeure de la renaissance culturelle. D’autres voix suivent : Ivan Franko, écrivain et intellectuel de Galicie, et Lessia Oukraïnka, poétesse et dramaturge, complètent le panthéon littéraire.
L’État impérial russe réagit. La circulaire Valouev de 1863 nie l’existence d’une langue ukrainienne distincte et limite fortement les publications, avec quelques exceptions pour la littérature. L’oukase d’Ems de 1876 va plus loin, en interdisant l’impression de nombreux ouvrages, leur importation depuis la Galicie et les représentations théâtrales en ukrainien. Ces mesures ont paradoxalement renforcé le rôle de la langue comme symbole de résistance culturelle.
La question linguistique est aujourd’hui encore l’une des plus mal comprises. Elle dépasse les clichés sur la proximité ou l’éloignement de deux langues slaves orientales, ce que l’article Russe et ukrainien : les vraies différences détaille. Elle se prolonge dans des cas littéraires emblématiques : la question de savoir si Gogol était un écrivain russe ou ukrainien montre qu’un même auteur peut être lu dans plusieurs traditions.
Deux empires, deux rythmes
La coupure de 1772 a des effets durables. Sous l’Empire russe, les autorités encadrent étroitement l’usage public de l’ukrainien, comme le montrent les mesures de 1863 et de 1876. En Galicie, passée aux Habsbourg, la situation est autre : l’oukase d’Ems interdit expressément l’importation d’ouvrages ukrainiens depuis cette province, signe que l’Empire russe voyait dans la Galicie un espace d’où venaient des publications qu’il voulait empêcher d’entrer. Ivan Franko, l’une des grandes figures littéraires de cet espace, relie la culture ukrainienne aux débats sociaux et politiques de la fin du siècle.
Cette géographie des empires aide à comprendre l’importance de Lviv, dont le centre historique est inscrit à l’UNESCO depuis 1998 : un site qui témoigne, selon l’UNESCO, des échanges entre l’Ukraine et l’Europe centrale.
La révolution de Février 1917 ouvre un espace politique. En mars, la Rada centrale est créée à Kyiv ; le 20 novembre 1917, son IIIe Universel proclame la République populaire ukrainienne, d’abord dans un cadre fédéral avec la Russie. Le IVe Universel, le 22 janvier 1918, proclame l’indépendance complète, date aujourd’hui commémorée comme la Journée de l’unité. Cet État connaît une existence brève et agitée. Le 30 décembre 1922, la République socialiste soviétique d’Ukraine rejoint l’Union des républiques socialistes soviétiques.
Les historiens divergent sur la lecture de cette période : épisode fondateur d’un État national pour les uns, parenthèse fragile pour les autres. Tous reconnaissent en revanche son importance symbolique, car c’est à elle que se référeront les mouvements nationaux ultérieurs.
1932-1933 : la famine du Holodomor
Le moment le plus sombre de l’ère soviétique est la famine de 1932-1933. Provoquée par la collectivisation forcée, les réquisitions de grain et des mesures comme la loi du 7 août 1932 ou la directive du 22 janvier 1933, elle a frappé l’Ukraine soviétique avec une intensité particulière. Le bilan est discuté : la démographie historique retient pour l’Ukraine un ordre de grandeur d’environ 3,5 à 4 millions de décès, quand des chiffres plus anciens parlaient de 5 à 7 millions.
Plus encore que le bilan, c’est la qualification qui divise. Des historiens comme Andrea Graziosi ou Anne Applebaum, et le juriste Raphael Lemkin avant eux, y voient un génocide ou une destruction délibérée visant l’Ukraine ; d’autres, comme Davies et Wheatcroft, reconnaissent une famine d’origine humaine mais contestent la preuve d’une intention spécifique. Plusieurs parlements européens ont voté en 2022-2023 des résolutions de reconnaissance, qui sont des actes politiques et non des jugements. Notre article Holodomor : histoire et mémoire reprend ces débats, avec chiffres et auteurs attribués.
1991 : l’indépendance
L’affaiblissement de l’URSS à la fin des années 1980 rouvre la question nationale. Le 16 juillet 1990, la Verkhovna Rada adopte une déclaration de souveraineté. Le 24 août 1991, après l’échec du putsch de Moscou, elle proclame l’Acte d’indépendance. Le 1er décembre 1991, un référendum le soumet aux électeurs : avec 84,18 % de participation, 90,32 % des suffrages exprimés approuvent l’indépendance. Le oui l’emporte dans toutes les régions, y compris en Crimée, où il atteint 54,19 %, selon les données de la Verkhovna Rada.
Ces chiffres sont ceux d’un scrutin, non d’un jugement sur la suite de l’histoire. Ils rappellent seulement que l’indépendance de 1991 est passée par un acte parlementaire puis par une consultation populaire, et qu’elle est le point d’aboutissement d’un long travail de mémoire et d’institutions.
Une culture à plusieurs strates
L’identité ukrainienne ne se réduit pas à la politique. Elle repose sur un ensemble de repères culturels, parmi lesquels :
- la langue et la littérature : Chevtchenko, Franko, Lessia Oukraïnka ;
- le vêtement et les arts populaires : la vychyvanka, chemise brodée dont les motifs varient d’une région à l’autre, passée du statut de vêtement populaire à celui de marqueur culturel ;
- le patrimoine bâti : cathédrale Sainte-Sophie et Laure de Kyiv-Petchersk, inscrites par l’UNESCO en 1990, centre historique de Lviv, inscrit en 1998 ;
- la mémoire : monuments, commémorations, débats d’historiens.
Cette culture se transmet autant par les livres que par les objets du quotidien. Un recueil comme le Kobzar, une chemise brodée, une cathédrale médiévale racontent chacun un morceau du même récit, à des échelles différentes, et c’est leur accumulation qui donne à l’identité ukrainienne sa profondeur, bien plus qu’aucun événement isolé. Le lecteur qui voudrait comparer avec d’autres cultures voisines trouvera dans nos dossiers sur les littératures et les langues d’Europe de l’Est de quoi élargir le cadre. Pour se repérer dans le vocabulaire de cette culture (vychyvanka, kobzar, Maïdan, Holodomor), le lexique de la culture ukrainienne en 50 mots-clés offre une porte d’entrée commode.
La liste de l’UNESCO pour l’Ukraine permet de mesurer la diversité de ce patrimoine. Il porte aussi la trace d’échanges entre l’héritage byzantin, l’Europe centrale et les cultures voisines.
| Domaine |
Repère |
Date |
| Littérature |
Kobzar de Chevtchenko |
1840 |
| Langue |
Circulaire Valouev, oukase d’Ems |
1863, 1876 |
| État |
République populaire ukrainienne |
1917-1918 |
| Patrimoine |
Sainte-Sophie de Kyiv (UNESCO) |
1990 |
| Patrimoine |
Centre historique de Lviv (UNESCO) |
1998 |
Quelques précautions utiles :
- Éviter l’anachronisme : parler de nation ukrainienne au Xe siècle est une projection, comme parler de nation russe au même moment.
- Identifier les récits : Karamzine, Hrouchevsky, la tradition soviétique, les historiens contemporains ne répondent pas à la même question.
- Distinguer établi et débattu : une famine ou un traité est un fait ; sa qualification (génocide, protectorat, rattachement) relève souvent du débat.
- Lire les sources primaires : chroniques, textes législatifs, résultats officiels, accessibles en ligne dans les encyclopédies et institutions.
Pour les lecteurs qui souhaitent replacer ces questions dans un cadre plus vaste, notre dossier sur la naissance des nations d’Europe montre ce que ces trajectoires ont en commun avec celles de leurs voisins. Pour la suite, un bon point d’entrée reste l’Encyclopedia of Ukraine, qui offre des notices détaillées sur la Rus’ de Kyiv.
Ce que montre ce parcours, c’est qu’il n’existe pas un récit unique et neutre de l’histoire de l’Ukraine, mais une conversation entre sources, historiens et mémoires. La tâche d’une revue culturelle n’est pas de trancher cette conversation : elle est de la rendre lisible.