La Rus' de Kiev, un héritage disputé
La Rus' de Kyiv a précédé de plusieurs siècles les nations modernes, et pourtant chacune la réclame. Voici comment les historiens russes, ukrainiens et internationaux ont lu ce passé commun, et pourquoi la question de la « propriété » est mal posée.

La Rus’ de Kyiv n’appartient pas à une nation, parce qu’elle a existé avant elles toutes : c’est un ensemble de principautés du IXe au XIIIe siècle, réuni autour d’une dynastie et d’une foi, dont les Russes, les Ukrainiens et les Biélorusses se réclament chacun de bonne foi, mais par des filiations différentes. La dispute ne porte donc pas sur un titre de propriété médiéval, mais sur la manière dont chaque époque a raconté sa propre origine. Pour la comprendre, il faut d’abord regarder ce que disent les sources, puis ce que les historiens en ont fait.
Ce que racontent les sources
Presque tout ce que l’on sait des débuts de la Rus’ repose sur un texte, la Chronique des temps passés (Povest’ vremennykh let), compilée à Kyiv vers 1113 et attribuée par la tradition au moine Nestor. Les spécialistes la tiennent aujourd’hui pour une œuvre composite, remaniée en plusieurs étapes. Elle fixe les grandes dates que l’on retient encore, mais elle a été écrite plus de deux siècles après certains des événements qu’elle rapporte.
| Date | Événement | Statut |
|---|---|---|
| Vers 862 | Rurik s’installe à Novgorod selon la Chronique | Date traditionnelle |
| 882 | Oleh prend Kyiv et en fait son centre | Date traditionnelle |
| 988 | Volodymyr le Grand adopte le christianisme byzantin | Date admise |
| 1037 | Fondation de Sainte-Sophie sous Iaroslav selon la chronique principale | Discutée (une chronique de Novgorod donne 1017) |
| 1054 | Mort de Iaroslav le Sage, partage entre ses fils | Date admise |
| 1240 | Les Mongols prennent Kyiv | Date traditionnelle (6 décembre) |
Un point de méthode s’impose : « 882 » n’est pas l’année de naissance d’un État comme on date une naissance civile. C’est la prise de Kyiv par Oleh, telle que la Chronique la raconte. L’Encyclopaedia Britannica préfère d’ailleurs parler d’une formation progressive de l’État au cours du IXe siècle, et c’est la prudence qu’il convient d’adopter (voir l’article Kyivan Rus de la Britannica).
Ce que ces dates décrivent est un ensemble dynastique, autour de la lignée de Rurik que la Chronique fait venir de Novgorod. La conversion de 988 ouvre l’orbite de Constantinople et le rite byzantin ; le règne de Iaroslav le Sage, jusqu’en 1054, est regardé comme l’un des sommets politiques et culturels de la Rus’. À sa mort, ses fils se partagent le pouvoir, et les rivalités dynastiques s’accentuent bien avant l’invasion mongole. Pour la suite, de la Galicie-Volhynie à l’hetmanat cosaque, on se reportera au dossier sur l’histoire et l’identité de l’Ukraine.

Une dispute née au XIXe siècle
Tant que les empires dominaient l’Europe de l’Est, la Rus’ de Kyiv n’était pas un enjeu. Elle l’est devenue quand il a fallu écrire des histoires nationales. Trois grands récits se sont alors constitués.
Le récit impérial russe
Dans son Histoire de l’État russe (1818-1829), Nikolaï Karamzine bâtit une continuité qui va de Kyiv à Vladimir, puis à Moscou, et enfin à l’Empire. Kyiv y apparaît comme le premier centre de l’État russe ; le déplacement vers le nord-est est vu comme un déménagement, non comme une rupture. Sergueï Soloviev, dans son Histoire de la Russie depuis les temps les plus anciens (1851-1879), prolonge cette lecture en l’inscrivant dans la formation progressive d’un espace politique unifié. Vassili Klioutchevski (1841-1911) nuance, en insistant sur les migrations et la colonisation du nord-est, sans renoncer à la continuité nationale russe.
Ce schéma a une conséquence forte : les terres de l’ouest et du sud, passées sous la Lituanie puis la Pologne, tombent hors du récit, ou y figurent comme des territoires à « réunir ». Il a été relayé au XXe siècle par l’historiographie soviétique, qui présente dans les années 1950 la Rus’ comme le berceau de trois peuples « frères » et d’une « ancienne nationalité russe », formule que l’on retrouve dans les publications commémoratives de 1954.
Le récit ukrainien de Hrouchevsky
À partir de 1898, Mykhaïlo Hrouchevsky publie son Histoire de l’Ukraine-Rus’, achevée en 1936. Il y renverse le schéma : la Rus’ de Kyiv est le premier État de l’histoire ukrainienne, et sa continuité passe par la Galicie-Volhynie, la Ruthénie sous domination lituanienne, puis l’hetmanat cosaque. Moscou, dans cette perspective, suit une trajectoire propre : Vladimir-Souzdal, puis la Moscovie. Son essai de 1904, « Le schéma traditionnel de l’histoire russe », s’attaque frontalement à l’idée que la Russie moscovite serait l’héritière unique de Kyiv.
Cette construction a joué un rôle fondateur. Elle a aussi été critiquée par des historiens contemporains pour avoir projeté sur le Moyen Âge une identité nationale moderne : au XIe siècle, personne ne se disait « ukrainien » ni « russe » au sens où nous l’entendons. Hrouchevsky ne découvre pas une nation déjà formée, il reconstruit une continuité pour répondre au récit impérial. Ces débats rejoignent ceux qui opposaient en Russie slavophiles et occidentalistes sur le sens de l’histoire nationale.
Le tiers silencieux : les Biélorusses et les autres
Un troisième héritier est souvent oublié : la Biélorussie, dont l’histoire se rattache elle aussi à la Rus’. Une lecture honnête ne peut se réduire à un duel entre deux récits.
Ce que disent les historiens aujourd’hui
Deux ouvrages ont renouvelé la question. Dans The Origins of the Slavic Nations (Cambridge University Press, 2006), Serhii Plokhy soutient que les identités russe, ukrainienne et biélorusse ne sont pas les survivances intactes de trois peuples médiévaux. Elles se forment à l’époque prémoderne et moderne, et chacune réinterprète la mémoire de la Rus’. La bonne question n’est donc pas « à qui appartient Kyiv ? », mais « comment les groupes successifs ont-ils transformé cet héritage en récits concurrents ? ».
Andreas Kappeler, dans Ungleiche Brüder (C.H. Beck, 2017), adopte une approche voisine, centrée sur les trajectoires. Il rappelle que la Rus’ constitue un héritage commun, mais que les évolutions ultérieures ont séparé les chemins : le nord-est, marqué par la domination mongole et la montée de Moscou, d’un côté ; l’ouest et le sud, intégrés à la Lituanie puis à la Pologne, de l’autre. Il refuse à la fois la continuité exclusive Kyiv-Moscou et une continuité ukrainienne parfaitement linéaire. Il note aussi que les Occidentaux ont longtemps repris sans recul les catégories russes de « vieille Russie » ou de « Russie kiévienne ».
| Auteur | Continuité privilégiée | Lecture de la Rus’ |
|---|---|---|
| Karamzine, Soloviev | Kyiv - Vladimir - Moscou | Premier âge de l’État russe |
| Klioutchevski | Déplacement du centre vers le nord-est | Premier âge de l’histoire russe |
| Hrouchevsky | Kyiv - Galicie-Volhynie - Ukraine | Premier État de l’histoire ukrainienne |
| Plokhy | Formation graduelle des identités | Héritage réinterprété par chaque nation |
| Kappeler | Héritage commun, puis séparation | Passé partagé, histoires entrecroisées |
Il faut le dire sans détour : ces auteurs ne sont pas interchangeables. Les uns bâtissent un récit national, les autres analysent la fabrication de ces récits. Mais tous s’accordent sur un point que les slogans contemporains oublient, à savoir que la Rus’ médiévale n’était pas une nation au sens moderne.
Après 1240 : un héritage qui se disperse
L’invasion de 1237-1240 constitue la vraie frontière entre deux mondes. Les armées de Batu Khan détruisent Riazan, Vladimir et d’autres centres, puis prennent Kyiv, traditionnellement datée du 6 décembre 1240. La prééminence politique de la ville s’achève, même si des principautés subsistent sous domination mongole. Dès lors, les terres de l’ancienne Rus’ connaissent des destins séparés.
Dans le nord-est, la tutelle mongole et l’ascension de Moscou orientent l’histoire vers un État centralisé. À l’ouest et au sud, les territoires entrent dans l’orbite de la Lituanie, puis de la Pologne, avec d’autres langues administratives, d’autres institutions, d’autres rapports entre l’Église et le pouvoir. C’est cette divergence de plusieurs siècles, bien plus que le Moyen Âge lui-même, qui explique que les nations modernes se soient formées séparément.

Pour qui veut juger sur pièces, la cathédrale Sainte-Sophie de Kyiv, fondée selon la chronique principale en 1037 sous Iaroslav, reste le témoin le plus concret. Inscrite à l’UNESCO en 1990 avec la Laure de Kyiv-Petchersk, elle compte parmi les monuments majeurs de cet héritage. Elle illustre la thèse de Kappeler : un patrimoine commun, que chaque époque a lu à sa manière.
Trois façons de mal poser la question
Plusieurs erreurs reviennent dans les débats publics.
- L’anachronisme national : parler de « Russes » ou d’« Ukrainiens » au Xe siècle revient à plaquer un vocabulaire du XIXe sur une société qui se pensait en termes de dynastie, de ville et de religion.
- La propriété exclusive : traiter la Rus’ comme un bien que l’on possède ou que l’on perd. Un héritage historique se partage sans se diviser.
- La continuité sans accident : oublier la rupture mongole, l’effondrement des principautés, la longue intégration à d’autres États, qui ont durablement transformé chaque région.
Une quatrième difficulté touche au vocabulaire. Écrire « Kiev » ou « Kyiv », « Rus’ » ou « Russie » n’est jamais tout à fait neutre, même si l’usage évolue lentement. Cette revue emploie les formes ukrainiennes actuelles des noms de villes, sans préjuger de la lecture que chacun fera du passé.
Ce que l’on peut dire avec prudence
Au terme de ce parcours, la formule la plus solide est probablement la suivante : la Rus’ de Kyiv est un héritage médiéval partagé, dont les trajectoires de succession politique, culturelle et mémorielle ont divergé entre les espaces russe, ukrainien et biélorusse. Chacun peut y trouver des racines sans en faire sa seule origine.
Le lecteur curieux pourra prolonger ce parcours avec la suite de l’histoire ukrainienne. Quant aux drames du XXe siècle, ils posent d’autres questions de mémoire, notamment à propos de l’Holodomor.
Quelques lectures permettent d’aller plus loin sans partir de zéro :
- l’article « Kyivan Rus’ » de l’Encyclopedia of Ukraine, qui détaille chronologie et institutions ;
- Serhii Plokhy, Les portes de l’Europe : une histoire de l’Ukraine (Gallimard, 2019), pour une synthèse accessible ;
- Andreas Kappeler, Petite histoire de l’Ukraine (Institut d’études slaves, 1997), pour un cadre plus bref.
Chacune de ces lectures dit à sa manière la même chose : une origine médiévale ne se confisque pas, elle se travaille, source après source.
Questions fréquentes
La Rus' de Kyiv était-elle russe ou ukrainienne ?
Ni l'un ni l'autre au sens moderne. C'était un ensemble politique et religieux dirigé par la dynastie des Riourikides, antérieur aux nations contemporaines. Russes, Ukrainiens et Biélorusses en descendent chacun par des trajectoires différentes, ce qui explique que tous trois s'y reconnaissent.
Pourquoi écrit-on aujourd'hui « Kyiv » plutôt que « Kiev » ?
« Kyiv » est la transcription de la forme ukrainienne du nom de la ville, aujourd'hui employée par la plupart des institutions et de nombreux médias francophones. « Kiev » vient de la forme russe et reste très répandu dans les textes historiques plus anciens. Les deux désignent la même ville.
Que signifie le mot « Rus' » ?
C'est le nom que se donnait la population de cet ensemble et dont dérivent plus tard « Russie » et « Ruthénie ». Son origine exacte, scandinave ou autre, fait elle-même débat parmi les spécialistes. Le terme « Russie kiévienne » est jugé anachronique par de nombreux historiens.
Qui est Mykhaïlo Hrouchevsky ?
Historien ukrainien (1866-1934), auteur d'une Histoire de l'Ukraine-Rus' en plusieurs volumes. Il a fait de la Rus' de Kyiv le premier chapitre de l'histoire ukrainienne et critiqué le schéma qui la rattachait uniquement à la Russie moscovite.
Les historiens contemporains s'accordent-ils ?
Une large part d'entre eux considère la Rus' comme un héritage commun, réinterprété ensuite par chaque nation. Ils divergent sur le degré de continuité et sur le poids des ruptures, notamment l'invasion mongole et l'intégration à la Lituanie et à la Pologne.
Où voir aujourd'hui des traces de la Rus' de Kyiv ?
À Kyiv, la cathédrale Sainte-Sophie et la Laure des Grottes, inscrites à l'UNESCO en 1990, en sont les témoins les plus célèbres. Ces monuments se rattachent au siècle de Iaroslav le Sage.
Par la rédaction d'Idées & Nations. Notre méthode et nos sources.