La Russie est à la fois un très vieux sujet d’étude et un pays que l’on connaît mal : on en retient quelques noms (Pierre le Grand, Tolstoï, Gagarine), quelques images (le Kremlin, le Transsibérien) et beaucoup de raccourcis. Cette page propose une autre entrée. Elle suit trois fils, l’histoire, les idées et les arts, auxquels s’ajoutent les gestes du quotidien (le thé, le bonnet de fourrure, les fêtes), et elle renvoie à nos articles de fond pour chacun de ces sujets. L’ambition est modeste et précise : donner à un lecteur curieux les repères qui permettent de lire ensuite sans se perdre.
Une règle de méthode, d’abord. Comme dans toute la revue, on aborde la Russie en historien et en amateur de culture, non en commentateur de l’actualité. Les faits sont datés, les débats attribués à ceux qui les ont menés, les mots du présent laissés de côté quand ils n’éclairent rien.
Une histoire longue, de la Rus’ de Kiev à la Fédération
Tout récit de l’histoire russe se heurte à une première difficulté : par où commencer ? Les manuels français partent souvent de la Rus’ de Kiev, cet État médiéval slave oriental organisé autour de Kiev, dont le prince Vladimir adopte en 988 le christianisme byzantin. L’événement ancre durablement ces terres dans la chrétienté orientale. Mais la Rus’ de Kiev n’est pas la Russie moderne : son héritage est revendiqué par la Russie, par l’Ukraine et par la Biélorussie, et les historiens le décrivent comme un héritage partagé. Mieux vaut le savoir avant de tracer des lignes droites entre le Xe siècle et aujourd’hui.
Le centre de gravité se déplace ensuite vers le nord-est. Moscou est mentionnée pour la première fois dans une chronique de 1147. En 1547, Ivan IV prend le titre de tsar, et en 1613 l’élection de Michel Romanov ouvre une dynastie qui régnera jusqu’en 1917. Le tournant suivant porte un nom : Pierre le Grand. Il fonde Saint-Pétersbourg en 1703, sur les rives de la Neva, et se fait proclamer empereur en 1721. La ville neuve, ouverte sur la Baltique, devient la capitale d’un empire tourné vers l’Europe, tandis que Catherine II, qui règne de 1762 à 1796, poursuit la modernisation et l’expansion du pays, tout en maintenant le servage.
Le XIXe siècle est celui des grandes tensions. En 1861, Alexandre II proclame l’émancipation des serfs : une réforme décisive sur le plan juridique, mais qui laisse souvent les anciens paysans endettés, avec des terres limitées. Les révolutions de 1917 renversent ensuite l’Empire, les bolcheviks prennent le pouvoir, et l’Union soviétique est créée en 1922. Elle est dissoute en 1991 ; la Fédération de Russie en devient l’État successeur. Pour une synthèse de référence sur cette chronologie, l’histoire de la Russie de l’encyclopédie Britannica reste un bon point d’appui.
| Période |
Repère |
Ce qu’il change |
| 988 |
Baptême de la Rus’ sous le prince Vladimir |
Entrée dans la chrétienté byzantine |
| 1147 |
Première mention de Moscou |
Naissance d’un futur centre politique |
| 1547 |
Ivan IV prend le titre de tsar |
Affirmation d’une souveraineté propre |
| 1703 |
Fondation de Saint-Pétersbourg |
Ouverture sur la Baltique et l’Europe |
| 1861 |
Émancipation des serfs |
Fin juridique du servage |
| 1917-1922 |
Révolutions, puis création de l’URSS |
Rupture politique et sociale majeure |
| 1991 |
Dissolution de l’URSS |
Naissance de la Fédération de Russie |
Les chiffres actuels donnent la mesure du pays. La Fédération de Russie couvre environ 17,1 millions de kilomètres carrés, soit le plus vaste État du monde, et le recensement du 1er octobre 2021 y a dénombré environ 147,2 millions de résidents. Ce n’est pas un pays homogène : on y trouve notamment des Tatars, des Bachkirs, des Tchétchènes, des Tchouvaches, des Avars, des Bouriates, des Iakoutes et des Komis, aux côtés des Russes ethniques. Parler de « la culture russe » sans rappeler cette pluralité, c’est déjà simplifier.
Les idées : s’européaniser ou suivre sa propre voie ?
Depuis Pierre le Grand, une question traverse la vie intellectuelle russe : la Russie doit-elle rejoindre le chemin de l’Europe, ou en inventer un autre ? Elle prend une forme aiguë dans les années 1830-1850, quand la première Lettre philosophique de Piotr Tchaadaïev, publiée en 1836 dans la revue Teleskop, provoque un scandale. L’auteur y soutient que la Russie n’a pas participé pleinement à l’histoire spirituelle de l’Europe chrétienne. Les autorités ferment la revue, exilent son rédacteur et déclarent l’auteur fou. Le débat est lancé.
Il oppose deux familles que l’on a prises l’habitude d’appeler slavophiles et occidentalistes. Les premiers, autour d’Alexeï Khomiakov, d’Ivan Kireïevski ou de Constantin Aksakov, défendent une voie propre fondée sur l’orthodoxie et la communauté villageoise. Les seconds, autour de Biélinski, de Granovski ou de Herzen, veulent faire entrer la Russie dans l’histoire européenne par le droit, l’éducation et les libertés civiles. Ce n’est pas un duel entre « nationalistes » et « libéraux » : les positions sont plus fines, et les deux camps critiquent le servage. Notre article slavophiles et occidentalistes détaille les œuvres, les concepts (sobornost, obchtchina) et les nuances entre auteurs.
Pour s’orienter dans ces débats, on peut retenir quelques entrées.
- Tchaadaïev (1794-1856) : le point de départ, dont la première lettre date de 1836.
- Les slavophiles : Khomiakov, Kireïevski, Aksakov, Samarine, partisans d’une voie fondée sur l’orthodoxie et la tradition.
- Les occidentalistes : Biélinski, Granovski, Herzen, attachés au droit et au progrès historique.
- Les romanciers : Tourgueniev, Dostoïevski, Tolstoï mettent en scène ces débats dans leurs personnages.
Cette querelle explique aussi pourquoi l’on débat encore de la place de la Russie dans l’espace européen. Pour la replacer dans l’histoire des idées nationales en Europe, on peut la rapprocher de la notion de nation culturelle chez Herder, dont nous parlons ailleurs dans la revue.
Les arts : de l’icône aux avant-gardes
La culture russe commence par l’image sacrée. L’icône, héritée de Byzance, s’épanouit en Russie avec des maîtres dont Andreï Roublev est le plus célèbre ; sa Trinité, conservée à la galerie Tretiakov de Moscou, date du début du XVe siècle. L’icône n’est pas un tableau comme les autres : elle obéit à des codes de composition, de couleurs et de gestes que les ateliers transmettent de génération en génération. Pour comprendre ce langage visuel, nous avons demandé à une historienne de l’art de l’expliquer dans un entretien consacré aux icônes, de Roublev aux ateliers d’aujourd’hui.
Le XIXe siècle est l’âge de la littérature. Pouchkine, né à Moscou en 1799 et mort en 1837 des suites d’un duel, est souvent considéré comme le fondateur de la littérature russe moderne. Viennent ensuite Dostoïevski (1821-1881), Tolstoï (1828-1910), Tourgueniev, Gogol, et en musique Tchaïkovski, né en 1840. Ces œuvres ont installé la Russie dans la bibliothèque européenne.
Au début du XXe siècle, c’est la peinture qui prend le relais. Kandinsky publie Du spirituel dans l’art en 1911, et Kazimir Malevitch présente son Carré noir en 1915, à l’exposition « 0,10 » de Petrograd. Le Musée russe de Saint-Pétersbourg conserve l’une des versions de cette œuvre devenue un emblème de l’art abstrait. Notre article sur Malevitch, Kandinsky et les avant-gardes revient sur ce moment où la peinture russe, un temps, regarde plus loin que tout le monde.
| Domaine |
Figures |
Époque |
| Icône |
Andreï Roublev |
début du XVe siècle |
| Poésie |
Alexandre Pouchkine |
première moitié du XIXe siècle |
| Roman |
Tourgueniev, Dostoïevski, Tolstoï |
XIXe siècle |
| Musique |
Tchaïkovski |
seconde moitié du XIXe siècle |
| Peinture abstraite |
Kandinsky, Malevitch |
années 1910 |
Les gestes du quotidien : le thé, le bonnet, le calendrier des fêtes
On connaît mieux un pays quand on regarde ce qui s’y boit, s’y porte et s’y célèbre. Le thé en fait partie : le samovar, dont Toula est le grand centre historique de fabrication depuis le XVIIIe siècle, trône dans l’imaginaire domestique russe. Notre article sur le thé russe et le samovar retrace cette histoire, de la bouilloire à la cérémonie familiale.
Le vêtement a aussi son histoire. La chapka, ce bonnet de fourrure que l’on associe spontanément à l’hiver russe, est devenue au fil du temps un objet de mode, et nous lui consacrons un article sur l’histoire de la chapka, de l’usage pratique à la tendance.
Il y a enfin le calendrier des fêtes, où se mêlent héritages chrétiens et rites bien plus anciens. La Maslenitsa, qui occupe la semaine précédant le Grand Carême orthodoxe, en est l’exemple le plus vivant ; nous la replaçons parmi les carnavals slaves. Quant à Noël, la différence de date entre le 25 décembre et le 7 janvier tient à une histoire de calendriers, que nous expliquons dans l’article Noël orthodoxe et Noël catholique : pourquoi deux dates.
Pour retenir l’essentiel de ces rendez-vous, voici quelques points de repère.
- Les Églises restées au calendrier julien fêtent Noël le 7 janvier civil ; celles du calendrier julien révisé, le 25 décembre.
- La Maslenitsa tombe la semaine qui précède le Grand Carême, et sa date change chaque année.
- Le samovar est étroitement lié à Toula, où sa production devient industrielle au XVIIIe siècle.
Une culture qui voyage : les diasporas
La culture russe ne s’arrête pas aux frontières de la Fédération. Des communautés russes, ukrainiennes, polonaises et d’autres pays d’Europe de l’Est se sont installées en Europe occidentale, notamment en France. Notre article sur les diasporas d’Europe de l’Est en France s’appuie sur les chiffres publics pour dire qui vit où et depuis quand.
Un pays multinational : ce que disent les chiffres
Quand on parle de la Russie, on pense souvent à un bloc. La réalité est plus nuancée. Le recensement de 2021 a compté environ 147,2 millions de résidents sur un territoire de 17,1 millions de kilomètres carrés, soit le plus vaste État du monde. Ces deux chiffres, rapprochés, suffisent à comprendre pourquoi on ne peut pas raconter la Russie comme on raconte un petit pays : l’histoire, les langues et les paysages y changent d’une région à l’autre, et aucune formule ne les résume tous. Les Russes ethniques forment le groupe principal, mais la Fédération rassemble aussi, parmi bien d’autres, des Tatars, des Bachkirs, des Tchétchènes, des Tchouvaches, des Avars, des Arméniens, des Ukrainiens, des Bouriates, des Iakoutes et des Komis. Chacun de ces peuples a sa langue, sa mémoire et ses fêtes.
Cette pluralité n’est pas une nouveauté. L’Empire russe, puis l’URSS, ont regroupé des populations slaves, finno-ougriennes, turciques, caucasiennes, sibériennes et extrême-orientales. Pour le lecteur français, la conséquence est simple : l’expression « culture russe » désigne le plus souvent la tradition littéraire, artistique et religieuse de langue russe, et non l’ensemble des cultures qui vivent dans le pays. Garder cette distinction en tête évite bien des confusions, et elle explique pourquoi nos articles précisent chaque fois de quoi l’on parle.
Par où commencer ? Trois parcours de lecture
Selon ce qui vous attire, voici trois chemins possibles à travers la rubrique.
- Le parcours des idées : commencer par la querelle des slavophiles et des occidentalistes, puis élargir à l’histoire européenne des nations.
- Le parcours des images : partir de l’icône avec notre entretien, puis passer aux avant-gardes de Malevitch et de Kandinsky.
- Le parcours du quotidien : lire le thé et le samovar, la chapka, puis les fêtes, de la Maslenitsa à Noël.
Ce que l’on retient de cette traversée, c’est la persistance de quelques questions. Comment une culture se construit-elle entre l’Europe et son propre héritage ? Comment un pays multinational raconte-t-il son histoire ? Que garde-t-on de Byzance, de l’Europe des Lumières, de la modernité du début du XXe siècle ? Les réponses varient selon les auteurs, et c’est ce qui rend la lecture passionnante. Chaque article de la rubrique prend l’un de ces fils et le suit assez loin pour qu’on puisse s’y retrouver.
Trois principes guident notre travail sur la Russie. Les faits d’abord : dates, noms et chiffres sont recoupés avec des sources reconnues. L’attribution ensuite : quand les historiens divergent, nous le disons et nommons ceux qui défendent chaque lecture. La distance enfin : pas de slogan, pas de camp, pas de commentaire d’actualité. La Russie est un pays dont les mots pèsent, et cette revue a choisi de les peser.
Pour aller plus loin, la suite logique est de choisir l’entrée qui vous attire : les idées avec les slavophiles, l’image avec l’icône et l’avant-garde, ou les gestes du quotidien avec le thé, la chapka et les fêtes. Ensuite, on pourra revenir à la chronologie avec un regard plus averti.