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Idées & NationsLa revue des cultures d'Europe

La chapka, histoire d'un couvre-chef russe devenu accessoire d'hiver

La chapka russe possède des ancêtres anciens, mais l'ouchanka reconnaissable, avec ses rabats protégeant les oreilles et la nuque, est standardisée dans l'Armée rouge en 1940. Son parcours mêle usages populaires, besoins militaires face au froid et diffusion progressive dans l'imaginaire occidental.

Traditions & société

Jeune femme élégante coiffée d'une chapka de fourrure dans une rue enneigée
Une chapka à rabats, coiffe d'hiver russe devenue familière bien au-delà de la Russie.

La chapka russe a des ancêtres anciens, mais l’ouchanka reconnaissable, ce bonnet à rabats destiné à couvrir les oreilles et la nuque, date de 1940 dans sa forme militaire standardisée. L’histoire du couvre-chef ne se réduit donc ni à une invention soudaine ni à un simple décor d’hiver. Elle relie des bonnets populaires plus anciens, les contraintes du froid et une décision administrative prise après l’expérience de la guerre soviéto-finlandaise.

Un mot russe pour plusieurs couvre-chefs

Le premier malentendu vient du vocabulaire. En russe, шапка, transcrit chapka, signifie simplement « bonnet » ou « couvre-chef ». Le mot ne désigne pas par lui-même une forme déterminée, une matière particulière ni un usage militaire. Il peut donc recouvrir une famille très large d’objets vestimentaires. En français, en revanche, « chapka » s’est imposé comme le nom usuel d’un bonnet d’hiver à rabats, généralement associé à la Russie. Cet emploi français est commode, mais il efface une distinction importante.

Le terme précis est ушанка, ouchanka. Il vient de уши, ouchi, « oreilles » : l’ouchanka est littéralement un bonnet à oreilles. Cette étymologie décrit sa fonction avant d’en faire une image. Les parties rabattables, placées sur les côtés, protègent les oreilles et peuvent participer à la couverture de la nuque. Dans l’histoire des formes, ce détail est plus éclairant que l’apparence générale de fourrure souvent retenue par les représentations.

Il convient donc de garder deux niveaux de langage :

  • la chapka est, en russe, un terme générique pour un bonnet ou un couvre-chef ;
  • l’ouchanka est un type particulier de chapka, défini par ses rabats pour les oreilles ;
  • en français courant, « chapka » sert fréquemment à nommer l’ouchanka elle-même.

Cette précision ne relève pas d’un pur scrupule lexical. Elle évite de projeter sur tous les couvre-chefs russes une silhouette qui n’est pas la leur et de faire de l’ouchanka l’unique forme possible de bonnet d’hiver dans l’espace russe. Pour replacer l’objet dans un ensemble culturel plus vaste, on peut aussi parcourir le dossier consacré à la Russie : histoire, culture, idées, où les usages matériels sont abordés comme des éléments de longue durée.

L’usage français a ainsi simplifié une terminologie plus nuancée. Cette simplification n’empêche pas de comprendre l’objet, à condition de ne pas confondre le nom général et le modèle précis. Parler de l’ouchanka lorsque l’on décrit le bonnet à rabats permet de suivre avec davantage d’exactitude son histoire, depuis des formes rurales anciennes jusqu’à sa normalisation militaire en 1940.

Treoukh et malakhaï, des formes antérieures

L’ouchanka n’apparaît pas sans précédents. Les sources secondaires mentionnent deux ancêtres populaires souvent rapprochés de sa silhouette : le malakhaï et le treoukh. Il faut employer cette filiation avec prudence, non parce qu’elle serait dépourvue de sens, mais parce qu’elle ne décrit pas une succession simple où un modèle unique engendrerait mécaniquement le suivant. Les couvre-chefs circulent, se transforment et répondent à des usages locaux différents.

Selon la notice encyclopédique Ushanka, le malakhaï est un bonnet de fourrure doté d’une longue partie rabattable, attesté dans l’espace russe et centre-asiatique. Sa présence dans cette aire étendue rappelle que les techniques de protection contre le froid ne se laissent pas enfermer dans une seule origine géographique. La fourrure, les rabats et les parties couvrantes répondent à des conditions climatiques et à des pratiques quotidiennes avant de devenir des signes facilement identifiables dans les images.

Le treoukh, ou треух, offre une autre comparaison. Son nom signifie « à trois oreilles ». Selon les mêmes sources secondaires, il se caractérise par des rabats latéraux et un rabat arrière. Il est associé à la Russie centrale et septentrionale, et sa forme ronde se serait développée au XVIIe siècle. Le rapprochement avec l’ouchanka est ici visuel et fonctionnel : les côtés et l’arrière du bonnet apportent une protection qui dépasse celle d’une coiffe couvrant seulement le sommet du crâne.

Ces deux antécédents permettent de distinguer ce qui relève de la continuité et ce qui relève de la standardisation ultérieure :

  • le malakhaï rappelle l’ancienneté de certains bonnets de fourrure à partie rabattable ;
  • le treoukh montre l’existence de rabats latéraux et arrière dans des formes plus anciennes ;
  • l’ouchanka de 1940 reprend l’idée protectrice, mais l’inscrit dans un équipement réglé par une administration militaire.

Il serait donc imprécis d’affirmer que le treoukh « est » une ouchanka avant la lettre ou que le malakhaï en serait l’équivalent exact. Les mots désignent des formes distinctes. Ils éclairent plutôt un répertoire de solutions vestimentaires élaborées pour l’hiver : couvrir les oreilles, protéger le cou et adapter le couvre-chef aux températures rigoureuses.

Cette histoire matérielle ne se comprend pas seulement par les institutions. Elle appartient aussi aux gestes ordinaires de la saison froide, aux rythmes domestiques et aux sociabilités hivernales. Les traditions de table, telles que le thé russe et le samovar, montrent elles aussi combien l’hiver a favorisé des objets et des pratiques devenus, avec le temps, des repères culturels. L’ouchanka ne se confond pourtant pas avec ces usages civils : son itinéraire vers une forme reconnue passe par l’armée.

Trois bonnets d'hiver à rabats de formes et de fourrures différentes, posés sur un banc près d'une fenêtre enneigée.
Des bonnets à rabats de formes variées : la famille est plus large que l'ouchanka militaire.

Avant 1940 : budionovka et chapka-finka

Avant que l’ouchanka ne soit adoptée comme équipement standard, l’Armée rouge porte notamment la budionovka. Ce bonnet de drap pointu appartient aux années 1918-1919. Sa forme est immédiatement distincte de l’ouchanka : elle ne repose pas sur la même manière de protéger le visage, les joues et le cou. Or l’expérience du froid rend cette différence décisive.

La budionovka s’est montrée mal adaptée aux grands froids. Ce constat, rapporté par le portail culturel russe culture.ru, ne signifie pas que tout équipement antérieur aurait été dépourvu de protection, mais il établit une limite précise du bonnet de drap pointu. Un couvre-chef peut protéger le haut de la tête tout en laissant insuffisamment couvertes les zones les plus exposées au vent et aux températures très basses.

Entre les deux modèles, les sources secondaires signalent une étape intermédiaire : la chapka-finka. Elle aurait été introduite dans l’approvisionnement de l’Armée rouge par un ordre du 31 janvier 1931. Sa caractéristique tient à ses parties rabattables destinées à couvrir la nuque et les oreilles. Le terme mérite d’être conservé avec sa prudence documentaire : il indique qu’avant 1940, l’Armée rouge connaissait déjà une solution vestimentaire s’appuyant sur le principe des rabats.

La chapka-finka est parfois rapprochée de la Finlande. La comparaison possède un contexte matériel : du côté finlandais, la coiffe de fourrure à rabats turkislakki M36 date de 1936. Toutefois, l’influence finlandaise est seulement évoquée de manière récurrente par les sources secondaires. Elle ne permet pas de faire de l’ouchanka soviétique une invention finlandaise, car les formes russes antérieures, telles que le treoukh et le malakhaï, constituent également des précédents importants.

Un tableau permet de situer ces objets sans les confondre :

Date ou période Couvre-chef ou événement Élément historique
XVIIe siècle, selon des sources secondaires Treoukh Développement d’une forme ronde à rabats latéraux et arrière en Russie centrale et septentrionale.
1918-1919 Budionovka Bonnet de drap pointu de l’Armée rouge, mal adapté aux grands froids.
31 janvier 1931, selon des sources secondaires Chapka-finka Introduction dans l’approvisionnement de l’Armée rouge d’un modèle à parties rabattables pour la nuque et les oreilles.
1936 Turkislakki M36 Coiffe finlandaise de fourrure à rabats, souvent citée dans les comparaisons.
5 juillet 1940 Ordre n° 187 Remplacement du casque-budionovka par les chapkas-ouchankas dans l’Armée rouge.

Le passage de la budionovka à l’ouchanka ne doit donc pas être raconté comme une rupture sans préparation. Il existe des formes populaires plus anciennes et un modèle intermédiaire dans l’approvisionnement militaire. Mais l’année 1940 demeure le moment où l’ouchanka devient nettement identifiable comme couvre-chef standardisé de l’Armée rouge. Cette continuité des formes et des usages s’inscrit dans l’histoire plus large de la Russie et de sa culture.

L’hiver 1939-1940 et l’ordre n° 187

La guerre soviéto-finlandaise, qui se déroule du 30 novembre 1939 au 13 mars 1940, donne à la question du couvre-chef une portée immédiate. Pendant ce conflit d’hiver, des soldats portant la budionovka souffrent d’engelures au visage, aux joues et au cou. Le fait importe moins comme anecdote que comme constat d’équipement : les parties du visage et du cou insuffisamment protégées deviennent particulièrement vulnérables au froid.

L’ouchanka répond précisément à ce problème par sa construction. Ses rabats permettent de couvrir les oreilles, tandis que la conception du bonnet protège également la nuque. Ce sont ces fonctions qui expliquent la cohérence de son adoption, bien davantage qu’une préférence esthétique. L’habit militaire est ici un objet pratique, élaboré à partir d’une expérience concrète du climat.

Le 5 juillet 1940, l’ordre n° 187 du Commissariat du peuple à la Défense de l’URSS prescrit que les chapkas-ouchankas remplacent le casque-budionovka dans l’Armée rouge. La date est fondamentale, car elle fixe la standardisation du modèle. L’ouchanka n’est plus seulement une forme apparentée à des couvre-chefs populaires ou un type de bonnet parmi d’autres : elle entre officiellement dans l’équipement militaire.

La notice du portail culture.ru, consacrée à la chapka-ouchanka, rappelle ce lien entre la guerre d’Hiver, les engelures observées chez les porteurs de budionovka et la décision de juillet 1940. Elle permet de restituer une chronologie nette sans transformer l’objet en emblème abstrait. L’ouchanka est d’abord la réponse institutionnelle à une nécessité de protection contre le froid.

La Seconde Guerre mondiale élargit ensuite la gamme des tissus et des garnitures employés pour les ouchankas. Cette évolution ne modifie pas le principe du modèle, mais elle rappelle qu’un équipement standardisé n’est jamais entièrement uniforme dans ses matériaux. Les disponibilités et les usages font varier les réalisations tout en conservant la forme générale du bonnet à rabats.

Quelques repères suffisent à résumer la séquence :

  • la budionovka, apparue en 1918-1919, est jugée insuffisante face aux grands froids ;
  • durant la guerre soviéto-finlandaise, des engelures touchent le visage, les joues et le cou de soldats qui la portent ;
  • le 5 juillet 1940, l’ordre n° 187 établit le remplacement par les chapkas-ouchankas ;
  • pendant la Seconde Guerre mondiale, les matériaux et garnitures se diversifient.

Cette chronologie explique pourquoi il faut dater avec précision. Les ancêtres de l’ouchanka remontent à des pratiques plus anciennes, mais l’ouchanka reconnaissable comme modèle militaire réglementé appartient à 1940. C’est cette distinction qui évite de confondre la longue durée des formes avec l’acte administratif de standardisation.

Jeune femme coiffée d'un bonnet de fourrure à rabats, un livre à la main, sur un banc de parc sous la neige.
Un bonnet à oreilles dans un parc enneigé : l'objet militaire est devenu un classique de l'hiver.

De l’Armée rouge à une image russe en Occident

Après 1940, l’ouchanka est étroitement liée à l’Armée rouge, qui prend le nom officiel d’Armée soviétique en 1946. Cette association a durablement marqué les représentations, sans épuiser la réalité de l’objet. Un bonnet conçu pour le froid peut à la fois appartenir à un équipement militaire, prolonger des traditions de couvre-chefs à rabats et circuler dans des usages civils.

La diffusion occidentale ne possède pas de date de bascule unique. Les sources disponibles invitent au contraire à parler d’une visibilité accrue dans les années 1960-1970, dans le contexte de la guerre froide, de l’imagerie soviétique, du cinéma et de la télévision. Cette formulation reste importante : une présence plus forte n’équivaut pas à l’apparition soudaine d’une mode mondiale ni à l’adoption simultanée du bonnet dans tous les pays occidentaux.

Léonid Brejnev dirige l’URSS de 1964 à 1982, période qui recouvre une part de cette visibilité accrue. Cependant, réduire l’ouchanka à la seule image de dirigeants ou d’institutions serait trop étroit. Sa force visuelle tient aussi à une silhouette immédiatement lisible, aux rabats encadrant le visage et à l’association spontanée entre bonnet couvrant et hiver rigoureux.

Les versions civiles en fausse fourrure, cuir ou matière synthétique apparaissent surtout dans les boutiques occidentales à partir des années 1980-1990, selon les sources secondaires. Là encore, la prudence est nécessaire. Il ne s’agit pas d’assigner à une année précise une prétendue naissance de la mode de la chapka, mais de reconnaître une diffusion graduelle de versions non militaires, réalisées dans des matériaux variés.

Cette circulation transforme le regard porté sur l’objet. En contexte occidental, la chapka peut devenir une image de la Russie, parfois détachée de son histoire précise. Or cette image repose sur plusieurs couches successives : les ancêtres populaires, l’adaptation au froid, l’équipement de l’Armée rouge, puis les représentations visuelles des décennies suivantes. La reconstituer permet de ne pas réduire un objet concret à un symbole unique.

Les fêtes saisonnières offrent un autre point de comparaison. Maslenitsa, la fête de fin d’hiver, associe elle aussi des formes culturelles à la sortie de la saison froide. Mais la comparaison s’arrête là : l’ouchanka relève d’abord de l’histoire du vêtement protecteur et de l’équipement, non d’un rite. Elle appartient au paysage hivernal par son usage matériel avant d’appartenir à l’imaginaire.

Chapka et ouchanka : ce que les mots désignent aujourd’hui

Employer correctement les mots aide à regarder l’objet avec justesse. « Chapka » demeure en russe un nom commun pour le bonnet ou le couvre-chef. En français, le même mot désigne couramment l’ouchanka, ce qui est admis dans l’usage, mais produit une légère contraction du vocabulaire. « Ouchanka », pour sa part, conserve une valeur descriptive plus exacte : c’est le bonnet à oreilles, nommé d’après уши, ouchi.

Cette distinction permet également de mieux dater. Si l’on parle des couvre-chefs russes à rabats en général, il faut tenir compte du treoukh, du malakhaï et, avec les précautions requises, de la chapka-finka. Si l’on parle du modèle militaire standardisé qui remplace la budionovka, il faut retenir l’ordre n° 187 du 5 juillet 1940. Les deux perspectives ne se contredisent pas : elles répondent à deux questions différentes.

L’une porte sur les formes anciennes et les continuités de l’habillement hivernal. L’autre concerne la naissance administrative d’un modèle reconnaissable, intégré à l’équipement de l’Armée rouge. C’est pourquoi l’ouchanka peut paraître ancienne tout en étant, dans sa définition militaire précise, datable de 1940.

L’histoire de la chapka invite enfin à se méfier des raccourcis visuels. Ni simple accessoire sans passé, ni objet réductible à une image institutionnelle, elle a changé de cadre sans perdre entièrement sa fonction première. Ses rabats disent encore ce que son nom russe indique : protéger les oreilles. Entre le treoukh, le malakhaï, la budionovka, la chapka-finka et l’ordre de 1940, son parcours est celui d’une forme adaptée au froid, devenue peu à peu familière bien au-delà de son espace d’origine.

Questions fréquentes

Quelle est la différence entre une chapka et une ouchanka ?

En russe, chapka, шапка, désigne de façon générale un bonnet ou un couvre-chef. Ouchanka, ушанка, désigne plus précisément un bonnet à oreilles. En français, le mot chapka est couramment employé pour parler de l'ouchanka.

Que signifie le mot ouchanka ?

Le mot russe ушанка, ouchanka, vient de уши, ouchi, qui signifie oreilles. Il peut donc se comprendre comme un bonnet à oreilles. Cette désignation renvoie aux rabats latéraux qui peuvent couvrir les oreilles.

L'ouchanka a-t-elle été inventée en Finlande ?

Non, il ne faut pas attribuer son invention à la Finlande. L'influence de la coiffe finlandaise turkislakki M36, datant de 1936, est souvent évoquée dans les sources secondaires. Le modèle soviétique prolonge toutefois également des formes russes antérieures, notamment le treoukh et le malakhaï.

Pourquoi l'Armée rouge adopte-t-elle l'ouchanka en 1940 ?

Pendant la guerre soviéto-finlandaise, du 30 novembre 1939 au 13 mars 1940, des soldats portant la budionovka souffrent d'engelures au visage, aux joues et au cou. La budionovka de drap se révèle mal adaptée aux grands froids. L'ordre n° 187 du 5 juillet 1940 remplace alors le casque-budionovka par la chapka-ouchanka dans l'Armée rouge.

Quand l'ouchanka devient-elle connue en Occident ?

Il n'existe pas de date unique pour cette diffusion. Sa visibilité s'accroît dans les années 1960-1970, notamment à travers l'imagerie soviétique, le cinéma et la télévision. Des versions civiles en fausse fourrure, cuir et matières synthétiques se répandent surtout dans les boutiques occidentales à partir des années 1980-1990.

Par la rédaction d'Idées & Nations. Notre méthode et nos sources.