Slavophiles et occidentalistes : la grande querelle des idées russes
Entre la fin des années 1830 et le milieu des années 1850, des intellectuels russes se déchirent sur une question : la Russie doit-elle suivre l'Europe ou sa propre voie ? Voici les hommes, les textes et les concepts de cette querelle fondatrice.

La querelle des slavophiles et des occidentalistes est la dispute intellectuelle la plus célèbre de la Russie du XIXe siècle, et la réponse tient en une phrase : la Russie devait-elle rejoindre le chemin de l’Europe, ou suivre une voie qui lui serait propre ? Entre la fin des années 1830 et le milieu des années 1850, des écrivains, des historiens et des théologiens moscovites et pétersbourgeois ont débattu de cette question dans des salons, des revues et des cours publics. Leurs réponses ne sont pas celles d’un duel entre camps figés ; elles dessinent un champ d’idées nuancé, dont on trouve encore des traces dans les discussions sur l’identité européenne. Cet article présente les hommes, les textes et les concepts, sans prendre parti.
Un coup de pistolet dans la nuit : Tchaadaïev, 1836
Tout commence par un scandale. Piotr Tchaadaïev (1794-1856) avait rédigé huit lettres philosophiques en français entre 1826 et 1831. La première, publiée en russe en 1836 dans la revue Teleskop, soutient que la Russie n’a pas pleinement participé à l’histoire spirituelle de l’Europe chrétienne. La réaction des autorités est immédiate : la revue est fermée, son rédacteur Nikolaï Nadejdine est exilé, et Tchaadaïev lui-même est déclaré fou. L’encyclopédie Britannica résume son parcours et la portée de ce texte.
Une formule de la première lettre est souvent citée en français : « Nous n’appartenons ni à l’Occident ni à l’Orient, et nous n’avons les traditions ni de l’un ni de l’autre. » Elle appelle une précaution : les lettres, écrites en français, ont circulé en Russie sous forme de copies et de traductions dont les formulations varient. Il vaut mieux la tenir pour une traduction courante que pour un texte exact.
Tchaadaïev n’est d’ailleurs pas un occidentaliste simple. Sa vision de l’histoire reste religieuse, et il attribue à la Russie une possible mission future. C’est ce qui explique qu’il ait inspiré les deux camps. Herzen résumera l’effet de la lettre par une image restée célèbre :
Выстрел, раздавшийся в тёмную ночь
Un coup de feu retentissant dans la nuit sombre (en français, on dit plus volontiers « un coup de pistolet dans la nuit obscure »)
Alexandre Herzen, à propos de la première Lettre philosophique de Tchaadaïev
La traduction « coup de pistolet » est consacrée par l’usage, mais elle n’est pas littérale : le russe parle d’un coup de feu.
Les slavophiles : une voie propre fondée sur l’orthodoxie
Les slavophiles forment un cercle d’amis, de propriétaires et de penseurs moscovites. On y trouve Alexeï Khomiakov (1804-1860), théologien, poète et polémiste ; Ivan Kireïevski (1806-1856), critique de la rationalité occidentale abstraite ; Constantin Aksakov (1817-1860), défenseur de la tradition russe ancienne ; et Iouri Samarine (1819-1876), publiciste de la seconde génération.
Il faut d’abord écarter un contresens. Le slavophilisme n’est pas un simple nationalisme. C’est une philosophie religieuse et historique qui affirme la spécificité de la Russie orthodoxe, tout en critiquant l’autocratie bureaucratique et l’imitation mécanique de l’Europe. Les slavophiles ne défendent pas uniformément le statu quo impérial : ils condamnent le servage et la bureaucratie, mais souhaitent que les réformes s’appuient sur les institutions historiques russes plutôt que sur des constitutions importées. Pour replacer ces idées dans l’ensemble de l’histoire russe, on peut partir du pilier Russie : histoire, culture et idées.
Leurs thèmes centraux se laissent résumer ainsi.
- L’orthodoxie comme principe spirituel de la vie collective russe.
- La communauté organique, opposée à l’individualisme abstrait.
- La réforme sans occidentalisation intégrale : changer, mais à partir de soi.
- La critique de Pierre le Grand, accusé d’avoir séparé l’État cultivé du peuple.
- La commune rurale, l’obchtchina, où ils voient une forme de solidarité préservée.
Deux mots résument leur vocabulaire. Le premier est sobornost, de sobor, « assemblée » ou « concile » : chez Khomiakov, l’unité libre et organique de l’Église, fondée sur la foi et l’amour plutôt que sur la contrainte. Le second est obchtchina, la commune rurale russe, aux terres collectives ou périodiquement redistribuées. Là encore, nuance nécessaire : on aurait tort de la présenter comme parfaitement égalitaire ou immuable, car elle variait selon les régions et coexistait avec le servage et l’autorité impériale.
Parmi les textes majeurs, on cite le « Sur le caractère de la civilisation européenne et son rapport à la civilisation russe » de Kireïevski (1852), Quelques mots sur l’histoire russe de Constantin Aksakov (1855) et Frontières de la Russie de Samarine (1853). Pour entrer dans ces œuvres, on peut lire l’étude classique de Nicholas Riasanovsky, Russia and the West in the Teaching of the Slavophiles (Harvard, 1952), puis celle d’Andrzej Walicki, The Slavophile Controversy (Oxford, 1975).

Les occidentalistes : l’Europe comme horizon
En face, les occidentalistes ne constituent pas une école homogène. Ils partagent toutefois plusieurs convictions :
- la Russie doit entrer dans l’histoire européenne moderne ;
- le droit, l’éducation et les libertés civiles sont indispensables ;
- le retard russe tient à l’autocratie, au servage et à l’isolement culturel ;
- l’histoire européenne offre des modèles institutionnels utiles ;
- la personne doit être protégée contre l’État arbitraire comme contre la communauté imposée.
On distingue souvent deux ailes.
| Aile | Figures | Priorité |
|---|---|---|
| Occidentalistes modérés | Timofeï Granovski (1813-1855) | Réforme juridique et institutionnelle, liberté individuelle |
| Occidentalistes radicaux | Vissarion Biélinski (1811-1848), Alexandre Herzen (1812-1870) | Émancipation sociale, critique de l’ordre établi |
Granovski est l’historien du groupe. Ses cours publics d’histoire universelle à l’université de Moscou font de l’histoire européenne le récit du développement du droit, de la liberté et de la conscience individuelle, sans appel à la révolution. Biélinski fait de la critique littéraire une critique sociale. Sa lettre à Gogol de 1847, qui dénonce le servage et l’usage de l’autorité spirituelle pour légitimer l’oppression, circule clandestinement et devient l’un des textes les plus emblématiques de l’occidentalisme radical. Gogol, lui, est lu aujourd’hui dans un tout autre débat, celui de son appartenance : nous y consacrons l’article Gogol, écrivain russe ou ukrainien ?.
Herzen suit un parcours singulier. Auteur de Qui est coupable ? (1846) et du Le Passé et les Pensées (1852-1868), il commence comme occidentaliste mais s’éloigne du modèle bourgeois européen après les révolutions de 1848. Il cherche alors une voie russe vers le socialisme, appuyée sur la commune paysanne, tout en gardant une conception européenne de la liberté individuelle. Il distingue, en somme, l’Europe politique, porteuse de droits, de l’Europe bourgeoise, dominée par l’intérêt matériel. C’est une position paradoxale, à mi-chemin des deux camps.
Tourgueniev et le roman de la querelle
La querelle ne reste pas dans les traités : elle passe dans la fiction. Ivan Tourgueniev (1818-1883), proche des milieux libéraux et occidentalistes, y donne une forme romanesque. Dans Roudine (1856), il met en scène un intellectuel brillant mais incapable d’agir. Dans Pères et fils (1862), le conflit entre l’aristocratie libérale et le nihilisme de Bazarov transforme la querelle des idées en conflit de générations. Les Mémoires d’un chasseur (1852) critiquent indirectement le servage par une représentation humaine des paysans, quelques années avant l’émancipation de 1861.
Ce qui les oppose, ce qui les rapproche
Pour comparer les deux camps, un tableau aide à fixer les idées, à condition de se souvenir qu’il schématise.
| Question | Slavophiles | Occidentalistes |
|---|---|---|
| Histoire russe | Voie propre, fondée sur l’orthodoxie et la communauté | Retard à surmonter par l’européanisation |
| Individu | Accompli dans une communauté organique | Porteur de droits et de liberté autonome |
| État | Critique de la bureaucratie pétrinienne ; préférence pour une monarchie liée à la tradition | Réformes constitutionnelles, État de droit |
| Paysannerie | Importance de l’obchtchina | Émancipation juridique et sociale ; positions variables |
| Europe | Modèle souvent artificiel s’il est imité | Réservoir d’institutions, de science et de liberté |

Les deux camps ont aussi des points communs. Tous deux jugent le servage injuste ; tous deux pensent que la Russie a un rôle à jouer dans l’histoire ; tous deux écrivent avec passion. Leurs désaccords portent donc sur les moyens et sur l’origine des modèles, bien plus que sur le diagnostic moral. Et la cassure n’est pas toujours nette : Tchaadaïev inspire les deux ; Herzen, parti d’un côté, rejoint par un détour certaines intuitions de l’autre ; Tourgueniev, occidentaliste de cœur, décrit avec tendresse la campagne russe.
Cette querelle dépasse du reste la Russie. À la même époque, d’autres penseurs européens se demandent ce qui fait une nation et comment elle se rapporte à ses voisins. L’idée d’une nation définie par sa langue et sa culture, que développe Herder, appartient au même moment de l’histoire européenne, et le rapprochement avec le débat russe est instructif. Pour situer ce courant dans une histoire plus large, on lira notre article sur Herder et l’idée de nation culturelle.
Pourquoi cette querelle compte encore
Que reste-t-il de cette dispute ? D’abord des œuvres : la littérature russe du XIXe siècle, de Tourgueniev à Dostoïevski, s’est nourrie de ces questions. Ensuite une manière de poser le problème, que l’on retrouve chaque fois qu’un pays se demande comment se moderniser sans se renier, comme l’a montré le débat entre slavophiles et occidentalistes relancé lors des Journées du livre russe à Paris. Enfin un avertissement de méthode : les étiquettes simplifient. Appeler « nationaliste » un slavophile ou « libéral » un occidentaliste, c’est effacer les nuances que leurs textes entretiennent.
Pour un lecteur qui veut situer ces débats dans l’ensemble du pays, notre pilier Russie : histoire, culture et idées propose les repères chronologiques et renvoie vers les autres articles de la rubrique. On y retrouve la Rus’ de Kiev, Pierre le Grand, l’émancipation des serfs de 1861 : autant de jalons sans lesquels la querelle de 1836 serait difficile à comprendre.
Une dernière remarque de méthode. Les « citations exactes » exigent toujours de préciser l’édition, la langue et le traducteur. Celles de Tchaadaïev, de Khomiakov et de Herzen circulent en plusieurs versions, et c’est un bon réflexe, en lisant un texte de cette époque, de demander laquelle on a sous les yeux. L’histoire des idées se fait aussi dans les notes de bas de page.
Questions fréquentes
Qui a lancé la querelle entre slavophiles et occidentalistes ?
On en place le déclencheur symbolique en 1836, avec la première Lettre philosophique de Piotr Tchaadaïev, publiée dans la revue Teleskop. Les historiens situent le débat entre la fin des années 1830 et le milieu des années 1850.
Les slavophiles voulaient-ils conserver le servage ?
Non, ils le critiquaient aussi, comme les occidentalistes. Leur désaccord portait sur la manière de réformer : à partir des institutions historiques russes pour les uns, en s'inspirant du droit et des libertés européens pour les autres.
Que veut dire sobornost ?
Le mot vient de sobor, « assemblée » ou « concile ». Chez Khomiakov, il désigne l'unité libre et organique de l'Église, fondée sur la foi partagée et non sur la contrainte administrative.
Herzen était-il un occidentaliste ?
Il l'est au départ, puis s'éloigne du modèle bourgeois européen après les révolutions de 1848. Il cherche alors une voie russe vers le socialisme en s'appuyant sur la commune paysanne, tout en gardant une conception européenne de la liberté individuelle.
Où lire ces auteurs aujourd'hui ?
Pour une étude classique du slavophilisme, on se reportera à Nicholas Riasanovsky (1952) et à Andrzej Walicki (1975). Les œuvres de Herzen et de Tourgueniev, elles, sont largement traduites en français.
Par la rédaction d'Idées & Nations. Notre méthode et nos sources.