Herder et l'idée de nation culturelle : langue, chants populaires et pluralité des peuples
Johann Gottfried Herder (1744-1803) a donné à l'Europe l'idée qu'un peuple se reconnaît à sa langue et à sa mémoire. Cet article en retrace les sources, le contenu, la réception chez les Slaves et les contresens qu'elle a nourris.

Pour Johann Gottfried Herder, un peuple ne se définit ni par son sang ni par son prince, mais par sa langue, ses chants, ses coutumes et la mémoire qu’ils transmettent : c’est ce que l’on appelle, après lui, l’idée de nation culturelle. Cette conviction, formulée entre 1772 et 1791, a changé la manière dont les Européens se racontent eux-mêmes, de la Baltique aux Balkans, et elle reste l’une des clés pour comprendre comment naissent les nations d’Europe. Elle est aussi l’une des plus mal comprises.
Un enfant de Prusse-Orientale
Herder naît le 25 août 1744 à Mohrungen, bourg de Prusse-Orientale que l’on appelle aujourd’hui Morąg et qui se trouve en Pologne. Il étudie à Königsberg de 1762 à 1764, où il suit l’enseignement de Kant, puis enseigne et prêche à Riga de 1764 à 1769. À Riga, il enseigne et prêche en bordure du monde germanique, loin des universités allemandes. En 1776, il s’installe à Weimar comme prédicateur de la cour, et il y meurt le 18 décembre 1803.
Théologien, critique littéraire, philosophe de l’histoire, il n’est pas un auteur de systèmes. Il écrit par essais, par intuitions, souvent contre ses contemporains. Cette façon de faire explique que ses idées aient été reprises dans des directions très diverses.
Quatre textes pour comprendre
Quatre moments suffisent à saisir sa pensée.
- Le Traité sur l’origine de la langue (1772). Couronné par l’Académie de Berlin en 1771, il soutient que le langage n’est ni un don divin ni une simple convention : il naît du développement naturel de l’être humain. La pensée est inséparable d’une langue, et chaque langue organise l’expérience à sa manière.
- Une autre philosophie de l’histoire (1774). Herder y critique les Lumières lorsqu’elles prennent l’Europe moderne pour mesure de toutes les sociétés. Chaque époque, chaque peuple doit être compris à l’intérieur de son propre contexte, et non jugé comme un degré inférieur de la « civilisation ».
- Les Volkslieder (1778-1779). Ce recueil de chants populaires de nombreux pays, repris plus tard sous le titre Stimmen der Völker in Liedern (« Voix des peuples dans les chants »), fait de la poésie orale une source de connaissance des peuples.
- Les Idées pour la philosophie de l’histoire de l’humanité (1784-1791). Cette vaste fresque en quatre parties relie nature, géographie, langage, religion et institutions. L’humanité y est une, mais elle ne se réalise que par la pluralité des peuples.
Dans les Lettres pour l’avancement de l’humanité, publiées à partir de 1793, il rejette en outre explicitement l’idée d’un « peuple favori ». C’est un point à garder en tête quand on cherche en lui un ancêtre des nationalismes de supériorité.
Le Volk : une communauté de langue et de mémoire
Chez Herder, le Volk n’est ni un État, ni une dynastie, ni une race. C’est une communauté historique qui se forme dans la langue, les traditions, les récits, les poèmes et le rapport à un milieu. Les chants populaires en sont le témoignage privilégié : ils conservent les émotions collectives, le rythme des travaux, la manière dont un groupe habite le monde.

L’expression Volksgeist, « esprit du peuple », est associée à Herder par la tradition, mais elle se développe surtout après lui. Elle ne désigne pas une substance mystérieuse planant au-dessus des individus : elle se manifeste concrètement dans la langue, le droit, les récits, les institutions et les œuvres littéraires.
Herder récuse expressément les théories raciales de son temps, y compris sur un point où il s’oppose à son ancien maître : il critique Kant sur la notion de race, qu’il juge arbitraire. Les échanges entre peuples lui paraissent normaux et féconds. Sa nation est donc culturelle et linguistique, et non biologique, ce qui rend certaines récupérations ultérieures particulièrement abusives.
Et les Slaves ?
Le quatrième tome des Idées paraît en 1791. Il contient, au livre XVI, un chapitre sur les peuples slaves (« Slawische Völker »). Herder y décrit des populations surtout agricoles, hospitalières, peu belliqueuses, longtemps soumises à des dominations étrangères, et il entrevoit pour elles un rôle futur dans une Europe moins fondée sur la conquête. Les historiens rappellent qu’il s’agit d’une typologie philosophique et rhétorique, non d’un portrait ethnographique exact.
Ce passage a pourtant eu un retentissement considérable chez les intellectuels slaves de la génération suivante :
| Figure | Pays ou aire | Lien avec l’esprit herdérien |
|---|---|---|
| Ján Kollár | Slovaquie | Slávy dcera (1824), solidarité culturelle des peuples slaves |
| Pavel Josef Šafárik | Slovaquie, Bohême | Philologie et histoire des Slaves |
| František Palacký | Bohême | Histoire propre des Tchèques, valeur de chaque peuple |
| Ljudevit Gaj | Croatie | Mouvement illyrien, langue comme réveil collectif |
| Vuk Karadžić | Serbie | Langue vivante et chants populaires |
| Ivan Kotliarevsky | Ukraine | Énéide en ukrainien (1798), lien avec Herder à manier avec prudence |
La réception n’est donc pas uniforme. Elle va d’un panslavisme culturel chez Kollár et Šafárik à des appropriations plus nationales chez Palacký, Gaj ou Karadžić. Pour le cas de Kotliarevsky, les historiens parlent plutôt de convergence que de filiation directe.
Herder face à Renan et à Fichte
On oppose souvent une conception « allemande », culturelle, de la nation à une conception « française », civique. L’opposition est commode, mais elle a ses limites. Renan, qui parle à la Sorbonne le 11 mars 1882, affirme que « la langue invite à se réunir ; elle n’y force pas ». Il écarte la race, la langue, la religion et la géographie comme principes suffisants : pour lui, une nation est un riche héritage de souvenirs et un consentement présent.

Fichte, dans ses Discours à la nation allemande de 1807-1808, prononcés à Berlin sous l’occupation napoléonienne, mise sur la langue et l’éducation pour former une communauté qui n’a pas encore d’État. Herder se tient entre les deux : il place la langue au centre, comme Fichte, mais il ne la met pas au service d’un projet politique d’unification ; il refuse, comme Renan, de fonder la nation sur la race, mais il ne la pense pas comme un choix de volonté.
Sur ces approches, les historiens se partagent aujourd’hui. Hans Kohn avait opposé en 1944 un nationalisme « occidental » et un nationalisme « oriental », mais cette typologie est jugée trop schématique. Elle a le mérite de rappeler que la discussion sur la nation s’est toujours jouée entre des idées de communauté héritée et de communauté choisie.
Un contresens fréquent
Lire Herder comme le théoricien d’une nation fermée est un contresens fréquent. Il décrit des peuples distincts, mais il pense l’humanité comme un ensemble où chaque culture contribue à la richesse de l’autre. Il ne demande pas de se couper des autres : traduire, collecter et comparer des chants de nombreux pays est précisément ce que font les Volkslieder. Cette ouverture est précieuse pour qui cherche aujourd’hui à comprendre pourquoi une langue minoritaire peut être défendue sans que la défense devienne une hostilité envers ses voisins.
Berlin, Herder et le pluralisme
Au XXe siècle, Isaiah Berlin a donné à Herder une place nouvelle en le présentant comme l’un des pères du pluralisme culturel, dans Vico and Herder (1976) : l’idée que les valeurs humaines sont multiples et qu’il n’existe pas de hiérarchie unique entre les cultures. Cette lecture, que l’on peut approfondir dans l’article de la Stanford Encyclopedia of Philosophy, insiste sur le besoin d’appartenance, sur la valeur de chaque langue et sur la dignité de chaque peuple.
Mais elle n’épuise pas Herder. Certains lecteurs rappellent que sa pensée reste attachée à l’idée d’une humanité en progrès, que ses descriptions des peuples relèvent de stéréotypes de son époque, et que son vocabulaire a pu nourrir, après lui, des homogénéisations ethniques qu’il n’a pas voulues. Il faut séparer le texte de sa postérité politique.
Ce qui reste de Herder
Trois héritages se détachent.
- Une méthode : comprendre chaque culture de l’intérieur, par sa langue et ses textes, plutôt que de la juger à une seule mesure.
- Un programme : recueillir les chants, les contes et les proverbes, fixer des grammaires et des dictionnaires. De Kollár à Karadžić, c’est ce que feront les mouvements de renaissance nationale décrits par Miroslav Hroch sous le nom de phase érudite.
- Une tension : entre universel et particulier, entre l’humanité une et la pluralité des peuples. Cette tension ne se résout pas, et c’est ce qui la rend féconde.
Pour suivre cette tension dans l’histoire des idées russes, on lira les slavophiles et les occidentalistes, qui se sont nourris de la pensée allemande. Pour la suivre à l’échelle du continent, le débat entre fédération et concert des nations montre comment l’on a tenté, de 1815 à 1950, de penser ensemble des nations distinctes et une Europe commune. Dans les deux cas, la question posée par Herder demeure : que partage-t-on, quand on dit partager une langue, une mémoire ou une histoire ?
Questions fréquentes
Herder est-il l'inventeur du nationalisme ?
Non. Herder pense la diversité des peuples et la valeur de chaque langue, mais il refuse la hiérarchie des races et l'idée d'un peuple favori. Les nationalismes politiques du XIXe siècle ont repris certaines de ses notions en les durcissant, ce qui est différent.
Que veut dire Volksgeist ?
L'expression signifie « esprit du peuple » : l'ensemble des manières de sentir, de penser et de s'exprimer propres à une communauté historique. Le terme est surtout associé à Herder par la tradition et se développe pleinement après lui.
Quel lien entre Herder et les Slaves ?
En 1791, il consacre un chapitre des Idées aux peuples slaves, qu'il décrit comme agricoles, hospitaliers et longtemps opprimés. Des intellectuels comme Kollár, Šafárik ou Palacký y ont trouvé un encouragement pour défendre leurs langues et leur histoire.
Herder est-il plus proche de Renan ou de Fichte ?
Il se situe entre les deux, et la comparaison oblige à nuancer. Il met comme Fichte la langue au premier plan, mais sans en faire un instrument d'éducation politique ; il refuse, comme Renan, la nation fondée sur la race, mais ne pense pas le consentement comme un acte politique.
Faut-il lire Herder aujourd'hui ?
Oui pour qui s'intéresse à l'histoire des langues, du folklore et des idées nationales. Ses textes sont parfois diffus, mais l'article de la Stanford Encyclopedia of Philosophy ou les travaux d'Isaiah Berlin offrent une entrée claire.
Par la rédaction d'Idées & Nations. Notre méthode et nos sources.