Entretien avec une traductrice littéraire : traduire le russe, l'ukrainien, le polonais
Dans cet entretien, Irène Valcourt décrit la traduction littéraire comme un travail d'écriture attentif aux formes, aux registres et aux contrats. Du russe au polonais, elle examine les difficultés propres à chaque langue et les ressources offertes par la lecture des traductions publiées.


Irène Valcourt
traductrice littéraire
Irène Valcourt traduit des textes littéraires du russe, de l'ukrainien et du polonais vers le français. Elle parle ici de son métier au quotidien, de ses doutes et de ses choix de traductrice.
La traduction littéraire ne consiste pas à remplacer un mot par un autre : elle reconstruit en français une voix, un rythme et une manière de regarder le monde. Pour éclairer ce travail, la rédaction reçoit Irène Valcourt, traductrice littéraire du russe, de l’ukrainien et du polonais vers le français. Ses réponses proposent des repères généraux sur un métier dont le lecteur aperçoit souvent le résultat sans en voir les opérations.
Un métier qui travaille dans l’ombre
Quand commence réellement le travail d’une traductrice littéraire ?
Il commence avant la première phrase française. Il faut d’abord lire l’œuvre entière, repérer ses changements de registre, les personnages, les répétitions voulues, les habitudes de ponctuation, les passages où le sens paraît volontairement instable. Une traduction qui avance phrase après phrase sans cette vue d’ensemble risque de lisser des échos importants ou de découvrir trop tard qu’un mot ordinaire avait, depuis le début, une fonction précise.
Le traducteur lit donc comme un lecteur très lent, mais aussi comme un écrivain chargé d’entendre ce que la phrase fait, et non seulement ce qu’elle dit. La lecture des littératures d’Europe de l’Est rappelle d’ailleurs la diversité des traditions, des genres et des langues auxquelles cette attention peut s’appliquer. Il n’existe pas une tonalité commune que l’on pourrait plaquer sur tous les textes venus de cet espace européen.
Le nom du traducteur devrait-il être considéré comme une information essentielle pour le lecteur ?
Oui, parce qu’une traduction est une œuvre de langage et non une opération invisible. Le traducteur littéraire est titulaire d’un droit moral, ce qui implique notamment que son nom soit mentionné. Cette présence n’ôte rien à l’auteur : elle permet au contraire de comprendre qu’entre l’œuvre écrite dans sa langue première et le livre français se trouve une décision d’écriture, parfois une longue série de décisions.
Il est utile de comparer deux versions françaises d’un même texte, quand elles existent, sans les classer sommairement. L’une peut privilégier une syntaxe proche de l’original, l’autre viser une phrase française plus mobile. Les deux peuvent éclairer des aspects distincts de l’œuvre. Le lecteur apprend alors à reconnaître qu’une traduction n’est jamais transparente au sens d’une vitre : elle est une forme française construite pour rendre lisible une forme étrangère.
Du feuillet au contrat : l’économie concrète de la traduction
Comment se calcule habituellement la rémunération d’une traduction littéraire ?
Les traducteurs littéraires sont en général des artistes-auteurs. Le contrat peut prévoir un à-valoir, une rémunération au feuillet et, après amortissement, des droits proportionnels. Le feuillet conventionnel correspond à 1 500 signes, espaces compris, soit 25 lignes de 60 signes. Cette unité donne un cadre de calcul, mais elle ne transforme pas mécaniquement le temps de travail en quantité mesurable : une page de dialogue vif et une page de prose très dense ne demandent pas nécessairement le même effort.
Un contrat de traduction associe en général plusieurs éléments :
- un à-valoir ;
- une rémunération au feuillet, le feuillet conventionnel comptant 1 500 signes, espaces comprises ;
- des droits proportionnels, après amortissement ;
- la mention du nom du traducteur, au titre du droit moral.
Selon une veille relayée par ATLAS, le tarif moyen déclaré était d’environ 21,90 € brut par feuillet en 2024. Le CNL a, selon la même information, porté à 24 € par feuillet son minimum de référence pour les projets aidés à compter du 1er juillet 2025. Ces repères ne dispensent pas de lire attentivement un contrat : l’à-valoir, les droits et les conditions de remise composent un ensemble.
Pourquoi le contrat occupe-t-il une telle place dans un métier que l’on imagine volontiers solitaire ?
Parce qu’il organise la relation entre le travail accompli, le livre publié et les droits qui peuvent ensuite en découler. L’écriture d’une traduction demande du temps de lecture, de vérification et de révision. Le contrat ne supprime pas l’incertitude propre à toute recherche de solution, mais il rend visible la valeur de ce travail et précise les obligations des parties.
L’ATLF, l’Association des traducteurs littéraires de France, est une organisation professionnelle qui travaille notamment sur les contrats, le droit moral et la rémunération. ATLAS anime à Arles le Collège international des traducteurs littéraires, le CITL, et organise les Assises de la traduction littéraire d’Arles, où ces questions se discutent entre pairs. Pour quelqu’un qui débute, connaître ces termes n’est pas un détour administratif : c’est une manière de ne pas séparer artificiellement la qualité du texte et les conditions nécessaires à sa fabrication.

Le russe : aspects, articles et mots sans équivalent
Qu’est-ce qui déroute le plus souvent lorsqu’on traduit du russe vers le français ?
Les aspects verbaux comptent parmi les difficultés les plus constantes. Ils permettent notamment d’opposer l’action achevée à l’action non achevée. En français, cette opposition ne se laisse pas toujours déposer dans un seul temps verbal. Il faut examiner le contexte, la durée suggérée, le résultat atteint ou non, le point de vue adopté par le narrateur. Une solution exacte dans une phrase isolée peut s’avérer fausse si elle ne prépare pas la phrase suivante.
L’absence d’articles est un autre défi. Le français oblige souvent à choisir entre « un », « le », « ce », ou à reformuler. Or le russe ne formule pas cette détermination de la même façon. Le traducteur doit donc décider si le contexte rend un référent connu, nouveau, générique ou indéterminé, sans ajouter une précision que l’original ne donne pas.
L’ordre des mots russe se traduit-il facilement ?
Le russe dispose d’un ordre des mots relativement souple grâce aux déclinaisons. Cette souplesse peut mettre au premier plan un élément que le français placerait spontanément ailleurs. La reproduire systématiquement créerait parfois une phrase française lourde ; l’ignorer toujours ferait disparaître le relief de la phrase. On cherche alors une solution qui conserve l’accent, par le rythme, la ponctuation, une reprise ou une inversion mesurée.
C’est pourquoi le traducteur ne lit pas seulement les mots : il observe leur place. Un sujet repoussé, un complément placé en tête de phrase, une répétition à la fin d’un paragraphe peuvent organiser la perception du lecteur. Le français n’a pas besoin de copier la charpente russe pour rendre la hiérarchie des informations, mais il doit en retrouver la dynamique.
Comment aborder un mot comme toska ?
Il n’existe pas d’équivalent français unique pour toska. Selon les contextes, le mot peut évoquer mélancolie, angoisse ou nostalgie. Cette pluralité ne signifie pas qu’il faudrait conserver automatiquement le terme russe dans une traduction française. Elle invite plutôt à refuser le réflexe du dictionnaire qui voudrait fixer, une fois pour toutes, une correspondance simple.
La difficulté est proche pour poshlost, terme associé à une vulgarité à la fois morale et esthétique, popularisé par Nabokov. Dans l’un et l’autre cas, la phrase environnante décide : l’intonation, le personnage qui parle, la situation, les mots voisins. Une note peut parfois aider, mais elle ne doit pas devenir un substitut à la recherche d’une phrase française vivante.
| Langue | Difficulté signalée | Question de traduction |
|---|---|---|
| Russe | Aspects verbaux | Comment rendre l’action achevée ou non achevée ? |
| Russe | Absence d’articles | Comment déterminer sans surdéterminer ? |
| Ukrainien | Suržyk | Comment faire entendre un mélange de langues sans caricature ? |
| Polonais | Diminutifs | Comment restituer affection, ironie ou condescendance ? |
L’ukrainien : une proximité qui peut tromper
La parenté entre russe et ukrainien facilite-t-elle le travail ?
Elle peut donner une impression de facilité, mais elle est précisément l’une des sources d’erreur. Le russe et l’ukrainien appartiennent aux langues slaves orientales, sans être pour autant interchangeables. Leurs alphabets comptent chacun 33 lettres, mais celui de l’ukrainien comprend notamment Ґ, Є, І et Ї, tandis qu’il ne comporte ni Ы, ni Э, ni Ъ. Dès le premier regard, la proximité ne doit donc pas effacer les différences.
Les faux amis entre les deux langues exigent une vigilance particulière. Une forme connue du russe peut suggérer trop vite un sens qui ne vaut pas en ukrainien, ou qui n’a pas la même couleur de registre. Pour le lecteur qui veut prendre la mesure de ces écarts avant de s’attaquer aux textes, les vraies différences entre russe et ukrainien constituent un point de départ utile.
Qu’est-ce que le suržyk change à la traduction ?
Le suržyk est un continuum mêlant ukrainien et russe. Dans un texte, il peut participer à la caractérisation d’une voix, marquer une situation sociale ou signaler une circulation entre registres. Il ne se réduit pas à une faute que le traducteur devrait corriger. Le rendre demande au contraire de comprendre sa fonction dans l’économie du texte.
Le piège serait de le transposer par un français régional caricatural. Cette solution créerait une géographie imaginaire et attirerait l’attention sur une couleur locale française qui n’appartient pas au texte. Il vaut mieux chercher des écarts de niveau de langue, des tours légèrement décalés, des ruptures de syntaxe ou de lexique, selon le passage, sans prétendre fabriquer un équivalent total.
Le polonais : diminutifs, cas et jeux de mots
Pourquoi les diminutifs polonais demandent-ils autant d’attention ?
Parce qu’ils ne sont pas seulement des marques de petitesse. Ils peuvent exprimer l’affection, l’ironie ou la condescendance. Un même suffixe, selon la situation et la relation entre les personnages, peut tendre une phrase vers la tendresse ou vers une forme de mépris. Le français dispose de diminutifs, mais il ne les emploie pas avec la même fréquence ni selon les mêmes habitudes.
Il faut donc mesurer l’effet produit plutôt que chercher une terminaison équivalente à chaque occurrence. Selon le contexte, un adjectif, un choix de prénom, une tournure affective ou une légère inflexion de ton rendront mieux ce que le suffixe polonais accomplit. Parfois, la solution la plus juste est de ne pas surcharger la phrase française, mais de préserver l’effet dans l’ensemble du dialogue.
Quel rôle jouent les déclinaisons dans une prose polonaise ?
Comme en russe, les déclinaisons autorisent un ordre des mots plus libre qu’en français. Ce déplacement des constituants peut avoir une fonction rythmique ou expressive : retarder une information, mettre un nom en relief, ménager une chute. La traduction doit percevoir cette organisation, puis décider de ses moyens français.
Pour un francophone, l’apprentissage de ces mécanismes demande de regarder la phrase comme un système de relations, et non comme une suite de mots à aligner. Les ressources consacrées à apprendre le polonais quand on est francophone peuvent aider à comprendre ce premier décalage, même si apprendre une langue et traduire un texte littéraire demeurent deux exercices différents.

Et les jeux de mots ?
Le polonais offre des jeux de mots fondés notamment sur les suffixes. Ils sont parfois inséparables de la morphologie même du mot, ce qui les rend difficiles à transporter. On peut alors chercher un jeu français situé à un autre endroit de la phrase, à condition qu’il garde une fonction comparable : faire sourire, déstabiliser, souligner une contradiction ou révéler la manière de parler d’un personnage.
La première obligation est de ne pas masquer la perte. Toutes les équivoques ne survivent pas au passage dans une autre langue, et une compensation artificielle peut être plus dommageable que l’aveu discret d’une limite. Une traduction réussie ne prétend pas abolir la distance entre les langues ; elle donne au lecteur français une expérience de lecture cohérente avec la forme de l’œuvre.
Poésie et théâtre : faire entendre le rythme
La poésie oblige-t-elle à travailler autrement ?
La poésie rend particulièrement visible ce qui existe aussi dans la prose : les mots ont un sens, mais ils ont également une longueur, des retours sonores, une place dans le vers ou dans la page. Traduire un poème suppose de lire ses contraintes, ses ruptures et ses silences. Il ne s’agit pas seulement de préserver une information, mais de rendre une tension entre le rythme, l’image et la pensée.
Wisława Szymborska a reçu le prix Nobel de littérature en 1996. L’Académie suédoise a distingué une poésie qui fait apparaître, avec une précision ironique, le contexte historique et biologique dans des fragments de réalité humaine. Cette formule donne une indication précieuse au traducteur : une apparente simplicité peut porter une architecture très rigoureuse, que la version française doit éviter d’alourdir.
Comment lire les traductions françaises de Szymborska ?
En prêtant attention aux choix plutôt qu’en cherchant à désigner immédiatement une version définitive. Des traductions françaises sont notamment associées à Piotr Kaminski, Abel Gerschenfeld, Michel Rass, Jacques Burko et Christophe Jezewski, mais il convient de vérifier le traducteur et l’éditeur volume par volume. Cette diversité rappelle qu’un même poète peut susciter plusieurs lectures françaises.
On peut commencer par regarder les titres, les coupes, la ponctuation et le mouvement des phrases. Les titres français de poèmes tels que « L’Oignon », « Rien deux fois », « La Joie d’écrire » ou « Fin et début » peuvent varier selon les traductions. Un parcours consacré à Szymborska et la poésie polonaise permet de replacer cette attention dans l’œuvre de la poète.
Le théâtre pose-t-il une difficulté particulière ?
Au théâtre, la phrase doit être lue, mais aussi dite. Le traducteur vérifie donc souvent la respiration, l’enchaînement des répliques, les répétitions qui produisent un effet de scène et les ambiguïtés que l’acteur devra pouvoir porter. Une phrase grammaticalement impeccable peut rester impossible à prononcer avec naturel ; inversement, une phrase trop lissée peut faire disparaître la singularité d’une voix.
Lire à voix haute est alors un instrument de contrôle. Cette lecture ne décide pas seule de la solution, car le théâtre écrit peut assumer l’étrangeté ou la discontinuité. Elle permet néanmoins d’entendre ce que l’œil corrige parfois trop vite : une lourdeur, une cadence involontaire ou, au contraire, une coupe nécessaire.
Lire les traductions des autres
Quels exemples publiés permettent de comprendre la diversité des choix de traduction ?
La traduction d’Eugène Onéguine de Pouchkine par André Markowicz, publiée chez Actes Sud dans Babel, fournit un exemple public important. Elle invite à réfléchir à la difficulté de traduire une œuvre dont la forme et le mouvement verbal sont essentiels. André Markowicz a également traduit des romans de Dostoïevski chez Actes Sud et Babel, parmi lesquels Les Frères Karamazov.
Pour le polonais, Pan Tadeusz d’Adam Mickiewicz existe en plusieurs traductions françaises, notamment par Paul Cazin aux Belles Lettres et par Roger Legras à L’Âge d’Homme. L’œuvre, publiée en 1834, est une épopée polonaise. La coexistence de plusieurs traductions ne doit pas être traitée comme une gêne : elle offre au lecteur la possibilité de comparer des choix de rythme, de vocabulaire et de présentation.
Y a-t-il une attitude de lecture à privilégier ?
Je conseillerais la curiosité et la patience. Il est utile de noter ce qui étonne plutôt que de corriger mentalement une phrase parce qu’elle ne correspond pas à une habitude française. Cette étrangeté peut venir d’une maladresse, mais elle peut aussi relever d’un rythme, d’une image ou d’une construction délibérément conservée.
Quelques gestes simples peuvent guider cette lecture :
- relever le nom du traducteur et le conserver avec celui de l’auteur ;
- comparer des passages précis plutôt que des impressions générales ;
- regarder comment sont rendus les répétitions et les dialogues ;
- distinguer une difficulté de lecture d’une faute supposée ;
- vérifier, lorsqu’il existe plusieurs éditions, les informations propres à chaque volume.
Conseils à qui voudrait s’y mettre
Par où commencer lorsqu’on souhaite traduire littérairement ?
Il faut commencer par lire beaucoup dans les deux langues, en prenant l’habitude de décrire les effets de style avec des mots simples et précis. Lire dans la langue source développe l’attention aux registres et aux formes ; lire en français nourrit l’exigence de la phrase d’arrivée. Traduire n’est pas écrire un français vague au voisinage d’un texte étranger : c’est écrire un français capable de répondre à ses contraintes.
Je recommanderais aussi de travailler sur des passages courts, puis de les laisser reposer avant de les reprendre. La première version révèle souvent le sens général ; la révision fait apparaître les répétitions, les habitudes de syntaxe, les faux amis et les transitions trop rapides. Il est préférable d’apprendre à justifier chaque choix plutôt que de croire à une intuition qui se suffirait à elle-même.
Questions fréquentes
Qu'est-ce qu'un feuillet de traduction littéraire ?
Le feuillet conventionnel compte 1 500 signes, espaces comprises, soit 25 lignes de 60 signes. Les traducteurs littéraires sont généralement rémunérés au feuillet. Cette unité sert notamment à établir l'à-valoir prévu par le contrat.
Quel est le statut habituel d'un traducteur littéraire ?
Les traducteurs littéraires sont en général artistes-auteurs. Leur rémunération peut associer un à-valoir, une rémunération au feuillet et des droits proportionnels après amortissement. Ils disposent aussi d'un droit moral : leur nom doit être mentionné.
Pourquoi le russe pose-t-il des difficultés particulières en traduction ?
Le russe distingue notamment des aspects verbaux qui opposent l'action achevée et l'action non achevée. Il ne possède pas d'articles et son ordre des mots est relativement souple grâce aux déclinaisons. Des mots comme toska ne disposent pas d'un équivalent français unique.
Qu'appelle-t-on suržyk en ukrainien ?
Le suržyk désigne un continuum mêlant l'ukrainien et le russe. Dans une traduction française, il ne convient pas de le rendre par un français régional caricatural. Le traducteur doit plutôt chercher une solution qui fasse percevoir le mélange de registres et de langues sans produire un effet artificiel.
Quelles structures accompagnent les traducteurs littéraires en France ?
L'ATLF est l'Association des traducteurs littéraires de France, une organisation professionnelle qui intervient notamment sur les contrats, le droit moral et la rémunération. ATLAS anime le Collège international des traducteurs littéraires à Arles. Elle organise également les Assises de la traduction littéraire à Arles.
Propos recueillis par la rédaction d'Idées & Nations. Notre méthode et nos sources.