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Idées & NationsLa revue des cultures d'Europe

Histoire de l'alphabet cyrillique : de Cyrille et Méthode aux réformes de 1708 et 1918

Le cyrillique n'a probablement pas été créé par Cyrille lui-même. Il naît dans la Bulgarie du IXe-Xe siècle, après le glagolitique, puis traverse les réformes de 1708 et de 1918.

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Calligraphe en chemisier clair tenant une plume au-dessus d'un parchemin, à la lumière d'une fenêtre
La calligraphie cyrillique, héritière de l'écriture des scribes de Preslav et d'Ohrid.

Le cyrillique n’a, selon toute vraisemblance, pas été créé par Cyrille lui-même. Les frères Cyrille et Méthode ont élaboré le glagolitique au IXe siècle pour évangéliser les Slaves dans leur langue ; c’est ensuite, dans la Bulgarie chrétienne, que s’est formé l’alphabet cyrillique, à partir des majuscules grecques, avant de se répandre vers l’est. Cette histoire en plusieurs étapes explique pourquoi le nom de l’alphabet est à la fois juste et trompeur.

863 : une mission byzantine en Grande-Moravie

En 863, l’empereur byzantin Michel III envoie en Grande-Moravie les frères Constantin, futur Cyrille, et Méthode. Leur mission est religieuse : annoncer le christianisme aux Slaves dans une langue que ceux-ci comprennent, et organiser une liturgie accessible. Pour cela, il faut une écriture. Les sources situent vers 862-863 l’invention du glagolitique, premier alphabet conçu spécifiquement pour noter le vieux-slave. Il emprunte des éléments de la cursive grecque, mais ses signes, complexes et arrondis, sont largement nouveaux.

Les deux frères traduisent des textes liturgiques et bibliques en slavon, langue de la famille des langues slaves. Méthode meurt en 885 et ses disciples sont expulsés de Moravie. Leur œuvre aurait pu s’éteindre là. Elle survit parce que d’autres pouvoirs s’y intéressent.

Le blog de la bibliothèque du Conseil de l’Union européenne consacré à l’alphabet cyrillique rappelle cette chronologie de base : mission de 863, accueil des disciples en Bulgarie, puis essor d’une écriture slave.

Bulgarie : Boris, Siméon, Preslav et Ohrid

En 886, le prince Boris Ier de Bulgarie accueille plusieurs disciples de Cyrille et Méthode, parmi lesquels Clément et Naum. La Bulgarie devient alors le principal foyer de la culture écrite slave. Sous Siméon Ier, qui règne de 893 à 927, le concile de Preslav fait du slavon la langue de la liturgie et de l’administration bulgares. C’est dans ce contexte qu’apparaît le cyrillique.

Deux centres se partagent le travail :

  • Preslav, capitale de Siméon, où l’école littéraire développe une écriture fondée largement sur l’onciale grecque, c’est-à-dire sur les majuscules de l’alphabet grec, enrichies de lettres pour les sons slaves absents du grec ;
  • Ohrid, où Clément, disciple de Méthode, enseigne le slavon et forme de nombreux clercs.

Le rôle exact de Clément dans la création du cyrillique reste discuté, et la prudence s’impose : on sait que l’alphabet s’est formé dans ces milieux, pas qui en a tracé les premières lettres. Peu à peu, le cyrillique remplace le glagolitique dans l’usage bulgare, écriture qui reprend des formes déjà familières aux scribes formés au grec.

Manuscrit médiéval aux bordures enluminées, ouvert sur un pupitre en bois à la lueur des bougies
Un grand manuscrit médiéval sur son pupitre : bordures et initiales enluminées.

Qui a fait quoi : un tableau pour s’y retrouver

Personnage ou lieu Rôle Époque
Cyrille et Méthode Création du glagolitique, traduction liturgique 863-885
Boris Ier Accueil des disciples, soutien à la culture slave 886
Siméon Ier Concile de Preslav, slavon langue officielle 893-927
École de Preslav Développement du cyrillique fin du IXe-Xe siècle
Clément d’Ohrid Enseignement et diffusion de la tradition slave autour de 893-916

Ce tableau corrige une idée reçue : l’alphabet que l’on appelle cyrillique est l’aboutissement d’un travail collectif, mené par plusieurs générations de lettrés. L’hommage à Cyrille dans son nom est un geste de mémoire, pas un certificat de paternité.

De Preslav au monde slave orthodoxe

Du Xe siècle à l’époque moderne, le cyrillique s’étend au-delà de la Bulgarie et s’enracine dans une partie du monde slave orthodoxe. Il porte les textes religieux, mais aussi les chartes, les chroniques et les lettres. Sa forme évolue, comme toute écriture manuscrite, et le nombre de lettres varie : le cyrillique ancien compte environ 43 à 44 signes, dont plusieurs servent aussi de chiffres. Un même caractère peut donc noter un son et une quantité.

Cette richesse est aussi une charge. Au fil des siècles, certaines lettres ne correspondent plus à des sons réellement prononcés. L’écriture devient ornementale, savante, et son usage dans les livres religieux se fige. L’idée d’une réforme prend peu à peu corps, et elle se concrétise en Russie au début du XVIIIe siècle. Pour qui veut aujourd’hui apprendre à lire le russe, ce guide pour apprendre le russe présente l’alphabet moderne de 33 lettres.

1708-1710 : l’écriture civile de Pierre le Grand

Le tsar Pierre Ier, dit Pierre le Grand, introduit entre 1708 et 1710 ce que l’on appelle le graždanskij šrift, l’« écriture civile ». Sa réforme porte avant tout sur la forme graphique des lettres : elle simplifie les caractères employés dans les livres profanes, supprime plusieurs lettres et signes anciens et distingue visuellement l’écriture civile de l’écriture liturgique slavonne. Il ne s’agit pas d’une réforme complète de l’orthographe, mais d’un choix typographique qui change l’allure des livres russes.

La conséquence est durable. Depuis cette réforme, le russe imprimé a une apparence propre, tandis que le slavon d’église garde la sienne. Les deux formes cohabitent encore aujourd’hui.

Rayonnages d'une bibliothèque ancienne avec des livres anciens imprimés en caractères cyrilliques
Livres imprimés en écriture civile, héritière de la réforme de Pierre le Grand.

1917-1918 : la réforme orthographique

La seconde grande étape est une vraie réforme de l’orthographe. À la fin de 1917, un décret engage la transition vers une nouvelle orthographe russe ; à partir du 1er janvier 1918, les publications officielles doivent l’employer ; un décret d’octobre 1918 confirme et précise le texte. La réforme supprime quatre lettres de l’alphabet courant et réduit l’usage du signe dur.

  • Ѣ, le yat ;
  • І, le i décimal ;
  • Ѳ, le fita ;
  • Ѵ, l’ijitsa.

Pour un lecteur actuel, cette réforme explique pourquoi un texte russe d’avant 1918 semble étrange : plusieurs mots se terminent par un signe dur final, et des lettres inconnues du russe moderne apparaissent. Elle explique aussi le gain de place dans les imprimés, puisque ъ n’est plus écrit à la fin de chaque mot terminé par une consonne dure.

Glagolitique et cyrillique : deux écritures, deux logiques

Le glagolitique et le cyrillique ne se ressemblent guère. Le premier, que l’on attribue à Cyrille et Méthode, possède des lettres aux formes arrondies et complexes, largement originales, avec des emprunts à la cursive grecque. Le second reprend l’essentiel de ses signes à l’alphabet grec majuscule, auquel il ajoute des lettres pour les sons slaves que le grec ne notait pas.

Cette différence a une portée pratique. Un scribe formé au grec reconnaissait immédiatement la plupart des lettres du cyrillique et n’avait à apprendre que les compléments. C’est l’une des explications habituellement avancées pour le recul progressif du glagolitique en milieu bulgare, même si aucune source n’autorise à dire que cette seule facilité ait suffi.

Ce que les lettres disparues racontent

Les quatre lettres supprimées en 1918 sont un petit musée de l’histoire du russe. Le yat (Ѣ), le i décimal (І), le fita (Ѳ) et l’ijitsa (Ѵ) appartenaient à l’écriture héritée des siècles précédents, et leur disparition a rendu l’orthographe du russe plus économe. La réforme a élagué un système qui accumulait des signes surtout hérités de l’histoire de l’alphabet.

Ce travail de simplification n’a rien d’unique : toutes les écritures vivantes finissent par élaguer leurs lettres devenues muettes. Il montre surtout que l’alphabet n’est pas une chose figée, mais un outil que chaque époque ajuste à ses besoins.

Un alphabet, plusieurs langues

Aujourd’hui, le cyrillique note le russe, le bulgare, le serbe, le macédonien et l’ukrainien, ainsi que de nombreuses langues non slaves d’Europe et d’Asie. Les inventaires diffèrent d’une langue à l’autre : 33 lettres en russe et en ukrainien, 30 en bulgare et en serbe, 31 en macédonien. Pour voir concrètement comment deux de ces alphabets se distinguent, notre article sur les différences entre russe et ukrainien détaille les lettres propres à chacun.

Le dernier épisode de cette histoire est politique et institutionnel. Le 1er janvier 2007, l’adhésion de la Bulgarie à l’Union européenne a fait du cyrillique le troisième alphabet officiel de l’Union, après le latin et le grec. Cette reconnaissance rappelle que l’alphabet a été façonné en Bulgarie, plus de mille ans plus tôt, dans une Europe encore en formation.

Pour aller plus loin

Le cyrillique n’est qu’un volet de la diversité d’écritures du continent. La page de référence sur les langues et alphabets d’Europe place les systèmes latin, grec et cyrillique côte à côte, et l’article sur la famille des langues slaves montre ce qui relie les langues qui utilisent ces alphabets.

Un détail résume l’histoire. En neuf siècles, de Preslav à la réforme de 1918, le cyrillique a perdu des lettres, changé de forme et conquis des langues nouvelles. Il est resté, pourtant, reconnaissable : les scribes du Xe siècle y retrouveraient la plupart de leurs signes. C’est la marque d’un alphabet bien conçu, qui doit moins à un inventeur unique qu’à des générations de lettrés.

Questions fréquentes

Cyrille a-t-il inventé le cyrillique ?

Probablement pas. Cyrille et son frère Méthode ont élaboré le glagolitique, un alphabet conçu pour noter le vieux-slave. Le cyrillique s'est formé ensuite, dans les milieux littéraires bulgares, à partir des formes grecques majuscules.

Pourquoi l'alphabet porte-t-il le nom de Cyrille ?

Le nom honore le missionnaire dont l'œuvre a ouvert la tradition écrite slave chrétienne. Il ne signifie pas que Cyrille soit l'auteur direct de l'alphabet qui porte son nom, une attribution que les sources historiques ne confirment pas.

Combien de lettres comptait le cyrillique ancien ?

Environ 43 à 44 lettres, dont plusieurs servaient aussi à noter des nombres. Les alphabets modernes en comptent beaucoup moins : 33 en russe et en ukrainien, 30 en bulgare et en serbe, 31 en macédonien.

Quelles lettres la réforme russe de 1918 a-t-elle supprimées ?

Quatre lettres disparaissent de l'alphabet courant : Ѣ (yat), І (i décimal), Ѳ (fita) et Ѵ (ijitsa). L'usage du signe dur ъ est lui aussi réduit, ce qui raccourcit sensiblement les textes imprimés.

Le cyrillique est-il un alphabet officiel de l'Union européenne ?

Oui, depuis le 1er janvier 2007. L'adhésion de la Bulgarie en a fait le troisième alphabet officiel de l'Union, après le latin et le grec.

Par la rédaction d'Idées & Nations. Notre méthode et nos sources.